Accueil > Actualité ciné > Critique > Florence Foster Jenkins mardi 12 juillet 2016

Critique Florence Foster Jenkins

© Constantin Film Verleih GmbH

Casta(fiore) diva, par Nicolas Maille

Florence Foster Jenkins

réalisé par Stephen Frears

Héritière excentrique du siècle dernier, Florence Foster Jenkins a réussi à convaincre ses contemporains qu’elle avait le talent d’une colorature alors même qu’elle ne savait pas placer une note (mention spéciale pour sa reprise très enrouée de La Flûte enchantée). Son argent l’a beaucoup aidée. Mais reconnaissons-lui aussi une pugnacité qui lui a permis de sortir plusieurs disques avant de se produire, lors d’un concert devenu mythique, dans le prestigieux Carnegie Hall de New York. Autant dire qu’elle est une figure suffisamment improbable dans l’histoire de la musique pour qu’elle soit, aujourd’hui encore, une source inépuisable d’inspiration.

Déjà héroïne d’une pièce off-Broadway qui s’est aussi jouée à Paris, elle se retrouve au centre de deux films dont les sorties se talonnent : Marguerite, évocation libre signée Xavier Giannolli et ce biopic de Stephen Frears centré sur ses derniers mois. Deux films qui n’ont pourtant rien de redondants car diamétralement opposés dans leur traitement. Quoique très classique, la version de Frears a le mérite d’être plus proche de la réalité et surtout de se montrer beaucoup plus clémente vis-à-vis de son héroïne. Le réalisateur anglais nous épargne aussi la noirceur émanant du film avec Catherine Frot qui condamnait le personnage et, plus généralement, tous ceux qui osaient avoir des velléités d’artiste sans en montrer le talent. Rien de tout cela donc chez Frears, bien au contraire. La morale de l’histoire est d’ailleurs inscrite dans cette réplique énoncée par Jenkins peu de temps avant sa mort : « Les gens pourront dire que je ne savais pas chanter, mais personne ne pourra dire que je n’ai pas chanté. »

Contrechamps

Mais plus que le portrait de femme, c’est surtout son entourage qui intéresse vraiment Stephen Frears. Pour lui, la clé du « personnage Jenkins » est à chercher dans les proches de la diva et dans le jeu de dupe auquel ils se livrent continuellement. Ou comment une bande d’artistes de « série B » s’est plu à entretenir l’image de la soprano pour vivre par procuration des rêves de gloire. Il s’en faut d’ailleurs peu pour que Meryl Streep, désormais habituée aux rôles musicaux, se fasse voler la vedette par les personnages secondaires : à commencer par Hugh Grant qui fait ainsi son come-back dans le rôle de l’amant platonique, sans oublier Simon Helberg, génial dans le rôle du pianiste partagé entre effroi et admiration.

Dès la première scène, Frears installe ainsi le motif du théâtre dans le théâtre pour annoncer, d’entrée de jeu, que tout ne sera que mascarade. C’est aussi dans cette ouverture que l’on voit le rôle essentiel des contrechamps. L’arrivée grotesque de Jenkins en muse inspiratrice est tout de suite contrebalancée par ces regards pleins d’extase et d’admiration des membres de la société musicale dont cette femme est mécène. Il en sera de même à chaque fois que Jenkins poussera une note jusqu’à son concert mémorable au Carnegie Hall où l’intervention d’une épouse décomplexée permettra à l’artiste de poursuivre son concert in extremis dans les brava des spectateurs. Élément essentiel dans la construction du personnage, la magie du montage permet ainsi de prohiber le rire et de donner une toute autre interprétation aux vocalises ratées de la diva. Par extension, le hors-champ est alors appréhendé comme une menace potentielle, celle de démystifier un édifice déjà fragile. D’où cette propension qu’ont les personnages et la mise en scène à maintenir Jenkins dans des espaces confinés et familiers.

Un écrin trop lisse


Ce parti-pris oblige Stephen Frears à rester à une certaine distance de Jenkins sans entrer ni dans l’empathie totale ni dans l’ironie castratrice. Mais à force de rester en périphérie de son personnage, le film finit par manquer cruellement de mordant. Le scénario, linéaire et beaucoup trop classique, n’aide évidemment pas. Si Frears fait preuve d’un vrai sens du cadre (le cinémascope est très bien utilisé) et sait ménager ses effets (la première prestation de Jenkins est savoureuse), il a du mal à occulter le manque d’audace de son livret qui recourt aux effets tire-larmes et autres raccourcis psychologiques (la musique est devenu un substitut de l’amour pour celle qui a contracté la syphilis lors de son premier mariage). Avec un tel sujet, on se serait attendu à un film plus fou, qui sait prendre des risques. Bref, un film à l’image de son héroïne. L’écrin, plutôt luxueux, n’est certes pas désagréable à regarder. Les acteurs maîtrisent leur partition. Mais l’ensemble est bien trop paresseusement accordé pour rendre complètement justice à cette Castafiore qui aurait mérité d’être dépeinte en mode majeur.

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