Accueil > Actualité ciné > Critique > Frankenstein mardi 24 juin 2008

Critique Frankenstein

Monstre sacré, par Vincent Avenel

Frankenstein

réalisé par James Whale

Près de 80 ans nous séparent la sortie de Frankenstein, 80 ans pendant lesquels la créature impie et tragique façonnée par le scientifique fou a profondément marqué autant l’imagerie du fantastique que l’imaginaire collectif. Mais si le maquillage éternellement reconnaissable dû à Jack Pierce a traversé un siècle de cinéma sans prendre une ride, redécouvrir Frankenstein aujourd’hui permet de se rendre compte à quel point, par l’utilisation qu’il a fait de ses références – et de celle de son prédécesseur au fauteuil de réalisateur Robert Florey – le réalisateur James Whale a profondément codifié l’univers du fantastique à venir.

L’histoire est bien connue – ou du moins en a-t-on l’impression. Le docteur Frankenstein, brillant médecin autrichien, a résolu l’énigme de la création de la vie, et ce faisant, a créé un monstre, à partir de morceau de cadavres. Son prénom est Viktor, il s’enorgueillit d’une germanique particule « von », il est baron, sa créature elle-même est nommée Frankenstein, il utilise l’électricité d’un orage pour insuffler la vie à sa créature... : beaucoup de ceux qui, avec cette ressortie, découvriront le film, seront surpris de toutes les "incohérences" qu’il présente avec le mythe tel qu’on le connaît. Car depuis bien longtemps, ce mythe est passé dans le domaine public, non seulement via les hordes de remakes et de films dérivés du personnage, mais aussi et surtout parce que le monstre est devenu, plus peut-être que tout autre monstre fantastique, une icône mainte fois récupérée. Dans le film de James Whale, Frankenstein n’est pas baron (mais son père, si), ne se prénomme pas Viktor (c’est le nom de l’amoureux éconduit de sa future femme), le monstre est créé via la découverte de rayons inconnus et primordiaux – et non par l’électricité –, et surtout, malgré la confusion largement répandue, Frankenstein n’a jamais été le nom de la créature – qui ne portera jamais d’autre nom que « créature » ou « monstre de Frankenstein ».

Surprenante version que celle de James Whale, non seulement par ses infidélités par rapport au mythe qui s’est créé a posteriori, par la brièveté du récit (un peu plus d’une heure dix minutes), mais surtout parce qu’elle fait la part belle, non pas à la seule créature, mais aussi au docteur créateur, et à la dualité entre les deux. Campé par Colin Clive, un acteur alcoolique (il mourut d’ailleurs six ans après le film, d’une pneumonie causée par cet alcoolisme) et aux humeurs réputées pour leur instabilité, le docteur Frankenstein est un être tourmenté, mégalomane, mais qui fait montre à l’égard de sa création d’une attention toute en ambiguïté. Mel Brooks s’en souviendra pour son merveilleux Frankenstein Junior : le docteur aime sa créature ; il ne veut aucunement la voir détruite. Son baron de père le réclame à corps et à cris : il faut un fils héritier à la maison des Frankenstein – mais le docteur a déjà rempli ses obligations paternelles. Le rapport entre le docteur et le monstre est évidemment un rapport père-fils, allant jusqu’à réaliser la nécessité de tuer le père.

Mais la créature (c’est ainsi que Karloff aimait à appeler le rôle qui le rendra immortel) est tout sauf malveillante, et pour la première fois, le cinéma fantastique prenait le parti du monstre avec Frankenstein. La créature est nouvelle née, naïve, engoncée dans un corps certes monstrueux – mais les yeux qui s’agitent derrière les lourdes paupières cadavériques, les mains gigantesques, et à la chair couturée n’esquissent jamais que des regards de curiosité, des gestes de découverte. Dans la version originale (celle qui nous est également proposée aujourd’hui, les attentions des censeurs ayant eu l’obligeance d’aller voir ailleurs), le docteur Frankenstein s’enorgueillit, à la "naissance" de la créature, de savoir ce que c’est que d’être Dieu.

Et si le docteur est Dieu, alors la créature est à la fois l’homme et le fils préféré – et déchu – du dieu chrétien, Lucifer. La première apparition de la créature la montre découvrant avec un mélange de peur et d’émerveillement la lumière du jour − lumière dont elle se voit vite privée par les humains présents. La thématique céleste entoure toujours la créature : ainsi, la mise en scène de Whale, dans les décors fortement inspirés de l’expressionnisme allemand du laboratoire du docteur, privilégie les plans massifs, montrant une architecture verticale, comme pour souligner, préparer le rapport de la créature au monde : elle ne cessera jamais de tendre la main vers une instance supérieure – son créateur, ses frères doués de parole...

Boris Karloff s’était opposé à tourner la scène, longtemps retirée du premier montage, où la créature jette une petite fille dans l’eau, où elle se noiera (il convient d’ailleurs, encore une fois, de souligner la subtilité avec laquelle Mel Brooks reprend ce motif dans Frankenstein Junior). Karloff voulait offrir à la créature le droit à faire preuve d’un semblant de pitié, mais Whale insista pour que, à court de fleurs à jeter dans l’étang, la naïve créature choisisse d’y jeter l’enfant. La censure, qui coupa cette scène, offrit aux premiers spectateurs du film un portrait plus sinistre, plus horriblement suggéré de la créature, dont on voit les mains se tendre vers l’enfant, puis celle-ci morte dans les bras de son père. Mais Whale voulait maintenir le caractère désespérément naïf, et inexpérimenté de son monstre. Le motif deviendra récurrent, voire pour certains l’essence même du cinéma fantastique : de montrer que l’étrange, que l’autre, que le monstrueux, n’est pas le mal (motif repris dans un nombre incalculable de films, dont il fait tout le prix : Le Garçon aux cheveux verts, Cabal, Edward aux mains d’argent...).

Boris Karloff disait sa fierté d’avoir un rôle dont il était le prisonnier : quand personne ne peut l’interpréter sauf vous, alors c’est que vous l’avez parfaitement interprété. Karloff, Dwight Frye (merveilleux dans le rôle de Fritz ici comme dans celui de Renfield dans le Dracula de Browning), Colin Clive (ici sur l’insistance expresse de Whale) doivent tellement à Frankenstein ! Grâce au film, ils sont entrés sans doute possible dans le panthéon du septième art par la grande porte. Whale lui même reste plus dans l’histoire pour sa contribution au genre fantastique que pour sa pléthorique contribution au genre du film de guerre. Mais Frankenstein, c’est avant tout le cas rare, voir unique, de symbiose entre un réalisateur, un acteur, un maquillage et un personnage, à jamais inséparables aux yeux de la postérité, et à jamais indispensables.

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