Accueil > Actualité ciné > Critique > Frères d’exil mercredi 12 avril 2006

Critique Frères d'exil

Frères de tripes, par Raphaël Le Toux-Lungo

Frères d’exil

Brudermord

réalisé par Yılmaz Arslan

Troisième film de son auteur, Frères d’exil nous narre l’aventure de deux jeunes garçons d’origine kurde fraîchement immigrés dans l’Allemagne d’aujourd’hui. Sans concessions et brutal, le film nous plonge dans une guerre de clans aussi violente qu’absurde qui traduit dans un constat pessimiste l’impossible réconciliation de l’individu avec la communauté.

Azad est un jeune Kurde. Il quitte la pauvreté de son village turc pour rejoindre son grand frère en Allemagne. Ce dernier a réussi dans les affaires en devenant un proxénète sans scrupules. Une fois en Europe, Azad intègre un foyer d’accueil pour les nouveaux immigrants kurdes. Il y fait la connaissance d’Ibo, un jeune orphelin de neuf ans. Une profonde amitié lie les deux garçons qui deviennent barbiers ambulants. Mais une mauvaise rencontre fondée sur le plus grand des hasards déchaîne une guerre sans merci entre Turcs et Kurdes...

À partir d’un sujet assez convenu, Yilmaz Arslan tire un film maîtrisé et violent qui, sans éviter un certain misérabilisme, nous plonge dans des situations de plus en plus terrifiantes au fur et à mesure que le film se déroule. La première partie est une évocation du dénuement dans lequel vivent les protagonistes. Du village natal kurde au foyer en Allemagne, en passant par les toilettes glauques où les deux garçons exercent leur métier de barbier, c’est une véritable vie de misère que nous fait partager la caméra d’Arslan. Il s’agit pour les personnages de pouvoir survivre sur une terre inconnue et pas forcément accueillante. La société allemande n’a aucune prise sur la vie des personnages au point qu’elle reste constamment en marge du film. Le cœur des protagonistes reste définitivement en Turquie.

Seuls Azad et Ibo semblent pouvoir faire front grâce à l’amitié qui les unit. Une amitié un peu animale, primaire réunissant deux êtres au cœur pur dans un instinct de survie. Elle est leur bien le plus précieux et leur permet de pouvoir encore rêver à un monde meilleur, une possible réussite, à l’inverse du grand frère d’Azad dont les agissements nous sont montrés en parallèle. Proxénète violent et tourmenté, il reste un homme de l’ombre qui a choisi la logique de la loi du plus fort pour gagner sa vie, finalement sa seule consolation. Si cette première partie se risque parfois à un certain misérabilisme et à une analyse binaire dans son approche documentaire, la seconde s’engage dans une proposition cinématographique plus forte, plus inattendue, en exploitant notamment une certaine forme de théâtralité plus personnelle mais aussi plus cohérente.

Suite à une rencontre des plus banales dans le métro avec deux frères turcs, la situation s’envenime pour un rien et Azad et Ibo se retrouvent à la merci de ces deux protagonistes. Il n’est alors plus question d’intégration ou de travail, mais d’honneur et de vengeance. Le film devient une vendetta des plus violentes entre les deux familles quand le grand frère d’Azad vient à s’en mêler. Voilà l’histoire la plus connue du monde, mais aussi la plus efficace. Avec ce retour de l’archaïsme à l’heure où deux héros veulent prendre un nouveau départ, le film s’engage dans le chemin de la tragédie. Une tragédie qui n’avait jusqu’à présent fait qu’effleurer le film. Les schémas nationaux qu’ils ont importés de leur terre d’origine resurgissent dans une absurdité des plus violentes.

Le rêve de bonheur d’Azad et Ibo éclate en plein vol et ils se retrouvent plongés dans une guerre sans relâche des communautés sur laquelle pèse le lourd poids de rancœurs séculaires. Il n’y aura pas de nouveau départ, mais un terminus à l’arrivée. On pense alors à Pasolini, à qui le film est dédié, pour ce retour de la tragédie la plus archaïque dans le monde moderne. Une tragédie de l’individu face à la communauté. Yilmaz Arslan ne prend parti ni pour les Kurdes ni pour les Turcs mais les renvoie dos à dos dans leurs exaltations de la violence.

On peut rester insensible au propos de Yilmaz Arslan, finalement assez misanthrope, et à son apologie de l’individualisme qui selon lui « est le dernier rempart contre le diktat des communautés : lui seul permet encore à l’homme de trouver sa propre voie et d’avoir du respect pour la vie », mais sa grande maîtrise de la dramaturgie et des émotions emporte le spectateur dans cette histoire sans retour.

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