Accueil > Actualité ciné > Critique > Gallows mardi 21 juillet 2015

Critique Gallows

Burger King, par Adrien Mitterrand

Gallows

The Gallows

réalisé par Chris Lofing, Travis Cluff

Gallows est le dernier film d’horreur en date produit par la société Blumhouse à parvenir dans nos salles. Les responsables de la saga Paranormal Activity continuent donc à produire un maximum de films à bas coût, misant sur l’espoir que l’un d’entre eux remportera le gros lot. Si certains parviennent à un résultat tout juste correct, Gallows constitue l’exemple de ce que la société peut faire de pire. Au programme, nous retrouvons donc du found-footage, des adolescents plus ou moins comédiens, des sursauts téléphonés et très bruyants, et surtout ce sinistre et désormais habituel mépris à l’égard du spectateur traité en pur consommateur.

La porte et l’escalier

Les productions Blumhouse se basent sur un modèle économique bien établi : celui des fast-foods. Son fonctionnement repose sur ce paradoxe consistant à attirer le chaland qui s’y rend afin d’y consommer la même chose que les fois précédentes, au moyen d’une formule qui flatte son attirance enfantine pour la répétition. Dans le cas du Big Mac, la sauce suffit à procurer le plaisir que provoque une haute dose de gras et de sucre. Concernant les productions horrifiques de Blumhouse, il s’agit d’un pitch accrocheur et d’une succession de sursauts provoqués par des sons soi-disant inquiétants et surtout trop forts. Les causes de ces bruits sont toujours hors champ et personne ne sait ce qui les provoque vraiment. Mais peu importe. Stephen King a bien formulé cette loi à propos des récits horrifiques : « Ce qui est tapi derrière la porte ou en haut de l’escalier n’est jamais aussi terrifiant que la porte ou l’escalier. » [1] Blumhouse a bien intégré ce concept mais l’a délesté de la nécessité d’invoquer un imaginaire source de fantasmes horrifiques imaginés par les spectateurs. Le résultat peut alors se résumer ainsi : le son de quelque chose qui tombe hors champ reste le son de quelque chose qui tombe hors champ. Mais comme ce son est très fort (en volume, et non en intensité dramatique), tout le monde sursaute. En d’autres termes, j’obtiendrais un résultat tout aussi probant en hurlant soudainement dans l’oreille de mon voisin. La réaction purement physique à ces stimuli donne l’impression que l’effet est réussi, que le film d’horreur « fonctionne ».

(Mise en) abîme

Chercher les spécificités de Gallows par rapport à ses clones revient donc à comparer le goût des hamburgers d’une même chaîne de restauration : seule la sauce change, et encore. On pourrait certes en dire autant des productions Marvel. Mais ces dernières ont au moins le mérite d’enrichir leur démarche de sérialisation par la construction d’un univers cohérent, et l’usage croissant d’une autodérision dont le spectateur est complice. Les films d’horreur de Blumhouse sont quant à eux simplement soumis à une logique de production bas de gamme et discount, nouvelle étape naturelle d’un système qui se cannibalise. Les films doivent être tournés très vite, et coûter le moins possible. Dans Gallows, des lycéens se préparent à rejouer dans leur campus une pièce dont la dernière représentation vingt ans plus tôt fut stoppée par un accident causant la mort d’un jeune comédien par pendaison. La veille de la reprise, quatre d’entre eux se retrouvent coincés dans leur lycée de nuit, et sont poursuivis par quelque chose qui cherche désespérément à les tuer de la même manière. Une bonne moitié du film est sans surprise consacrée à de « faux » sursauts (les lycéens se font des blagues et rigolent), et l’autre à de « vrais » sursauts (les lycéens se font pendre et meurent). Tout ce qui pourrait constituer des procédés de mise en scène inventifs sont depuis longtemps devenus de simples mécanismes se répétant d’un film à l’autre pour masquer leur vide abyssal : apparition floutée par une fausse erreur de mise au point, utilisation outrancière du mode nocturne de la caméra... Le tout est emballé dans un « montage de pièces à conviction » qui donne au film une allure de simple dérushage permettant de passer d’une scène à une autre sans avoir à les lier. [2] Le concept permet aussi d’écourter des séquences de dialogues particulièrement gênantes. L’expression du protagoniste demeure en effet le même tout au long du film, qu’il tombe sur la fille dont il est amoureux ou sur ses amis pendus : il hausse les sourcils. Le personnage étant censé être un piètre comédien amateur qui parviendra finalement à interpréter correctement son texte aux portes de la mort, on peut légitimement se demander s’il s’agit d’une triste coïncidence ou d’une blague cynique et méprisante d’auteurs conscients de la qualité de leur produit.

À la suite de l’énonciation de sa loi, Stephen King notait le paradoxe de l’œuvre d’horreur qui est toujours contrainte d’ouvrir la porte, ou de gravir l’escalier, et qui de ce fait « s’avère presque toujours décevante ». Faire consciemment de cette déception un commerce, c’est faire d’une arnaque un système économique sous couvert de vouloir bousculer les codes établis. C’est sans compter sur le fait que de bons réalisateurs réussiront encore à nous faire peur avec des histoires de fantômes, tout autant que de vrais cuisiniers continueront à préparer de bons hamburgers.

Notes

[1Anatomie de l’horreur (Danse macabre), de Stephen King, 1981.

[2Rappelons que ce procédé désormais courant dans le cinéma d’horreur que l’on attribue au Projet Blair Witch avait déjà été utilisé pour Cannibal Holocaust en 1980, avec l’intention de dénoncer la télévision comme nouveau vecteur de fascination pour une horreur rendue toujours plus spectaculaire et racoleuse.

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