Grave
Grave
    • Grave
    • France, Belgique
    •  - 
    • 2016
  • Réalisation : Julia Ducournau
  • Scénario : Julia Ducournau
  • Image : Ruben Impens
  • Décors : Laurie Colson
  • Costumes : Élise Ancion
  • Son : Mathieu Descamps, Séverin Favriau, Stéphane Thiébaut
  • Montage : Jean-Christophe Bouzy
  • Musique : Jim Williams
  • Producteur(s) : Jean des Forêts, Julie Gayet, Nadia Turincev, Yves Roubin, Cassandre Warnauts
  • Production : Petit Film, Rouge International, Frakas Productions
  • Interprétation : Garance Marillier (Justine), Ella Rumpf (Alexia), Rabah Naït Oufella (Adrien), Joana Preiss (la mère), Laurent Lucas (le père), Bouli Lanners (le routier), Marion Vernoux (l'infirmière), Jean-Louis Sbille (le professeur de biologie)...
  • Distributeur : Wild Bunch
  • Durée : 1h38

Grave

réalisé par Julia Ducournau

Qu’on se le dise : Grave n’est pas le film d’horreur intense que promet sa campagne de communication et son électrique réputation cannoise. Ce que le film est, en revanche, c’est la mise en scène crue et très joyeusement littérale des rapports de force et de désir qui agitent le groupe, universitaire ou familial, autour de la trajectoire d’une jeune fille vierge qui cède au cannibalisme. Le pitch alléchant du premier film de Julia Ducournau annonçait pourtant un film nerveux et dégoulinant d’hémoglobine : Justine, petite dernière d’une famille de végétariens et jeune étudiante vétérinaire, doit manger de la viande crue lors d’un rite de bizutage universitaire. Mais l’opération la transforme peu à peu et Justine se mue en monstre assoiffé de chaire fraîche. Engagé sur la voie du cinéma de genre, dans lequel il ne réussit que partiellement, Grave marque le retour du corps dans le cinéma français, par le truchement du cannibalisme, appliqué à une auscultation des relations amoureuses et familiales.

Problème de genre

Grave propose un travail plastique immédiatement séduisant (ou pas, selon les goûts) en jouant, dans le cadre d’une cité universitaire grise et d’étudiants zombifiés en blouse blanche, d’effets de lumières (monochromes des fêtes étudiantes) et d’éclats de liquides (sang, salives, peinture…) qui couvrent et badigeonnent les corps. D’un côté, la désaturation de l’image renvoie les paysages à ceux d’un cinéma post-apocalyptique ; de l’autre, les couleurs surgissent et gonflent l’image d’énergie. De toute évidence, c’est une composition qui évoque directement l’univers du cinéma d’horreur, et un style que l’on voit bien peu (et de manière si assumée) dans le cinéma français contemporain. Le choc graphique rejoint celui du montage, court et nerveux, du travail sonore organique et des musiques baroques qui accompagnent certains plans, façon giallo. Au-delà des codes esthétiques du genre, qui donnent lieu à quelques scènes intenses (une scène d’épilation par exemple), Grave peine cependant à faire naître et conserver une réelle tension dramatique autour de son récit – la faute, sans doute, à un personnage principal plus bourreau que victime, autour duquel, au delà de l’empathie naturelle que l’on ressent, ne se cristallise aucune crainte.

Campus movie

Le film réussit cependant mieux à faire vivre l’autre héritage américain dans lequel il s’inscrit, le film de campus (genre souvent croisé au film d’horreur d’ailleurs) façon Buffy contre les vampires. L’arrivée dans l’âge adulte est marquée par les traditionnels rites de passage que le film documente minutieusement : dans l’une des scènes de bizutage initiales, Grave rend un hommage appuyé à Carrie de Brian De Palma lors d’une séquence qui voit l’ensemble des nouveaux élèves se voir renverser des seaux de sang sur la tête. Mais Grave se teinte  cependant d’une sociologie et d’une géographie différente en s’inscrivant dans les habitudes et les espaces d’une faculté de véto du bassin parisien : campus universitaire délabré, froide campagne berrichonne, rituels étudiants bien français. Les scènes de fête sont l’occasion de mettre en scène, au delà des beuveries étudiantes, l’énergie débordante et multiple de la jeunesse tout en évitant, sous couvert de fantastique, de se voir reprocher les poncifs caricaturaux des films « grandes écoles » basés sur la promesse un peu racoleuse de dévoiler les dessous des coulisses (comme La Crème de la crème, par exemple).

« Finis tes légumes »

Le moment étudiant est aussi celui de la fin de l’adolescence, et lieu de toutes les initiations. Dès lors le film engage naturellement un discours appuyé et assez malin sur le rapport de l’héroïne au corps (le sien et celui des autres). Le corps est d’abord celui des bêtes, auscultées et disséquées par les apprentis vétérinaires. Mais, c’est surtout le corps humain : en choisissant un personnage vierge, Julia Decournau pousse assez loin le regard sur l’apprentissage de la sexualité : la caméra posée sur le corps est très directe – laissant voir la peau, les chairs presque intimes de sa jeune actrice principale Garance Marillier – mais aussi très tendre, tant la question posée au fond est celle du désir que l’on projette et de celui que l’on suscite. Justine est avide du corps des autres, homme (son colocataire homosexuel) ou femme (sa sœur), et même du sien (dans sa façon de danser langoureusement face à un miroir). Plus loin, le film aborde la question du cannibalisme intrafamilial (versant physique du poids psychologique de la filiation et de l’éducation) lorsqu’il renvoie Justine chez ses parents et que l’on comprend qu’il s’agit d’une pathologie de famille. Le vampirisme consommé du film, à l’opposé de celui d’un Twilight puritain, exalte en tout point un plaisir de la chair non dissimulé et contagieux. Dès lors, si le film manque encore un peu de consistance, du côté du suspense, pour véritablement faire référence, son double discours donne néanmoins une sacrée envie d’en voir davantage.