Accueil > Actualité ciné > Critique > Guilty of Romance mardi 24 juillet 2012

Critique Guilty of Romance

La somme de ses désirs, par Arnaud Hée

Guilty of Romance

Koi no Tsumi

réalisé par Sono Sion

Sono Sion fait figure de cinéaste borderline bien frappé allant titiller les extrêmes avec un mélange de frontalité et d’ironie perverses. Guilty of Romance demeure assez fidèle à cette signature, mais avec le sentiment d’une œuvre plus aboutie. Petit événement : il s’agit de la première distribution du Nippon en France.

Par du vraiment pas ragoûtant : on entre dans Guilty of Romance comme on avait quitté le dernier film vu de Sono Sion – Cold Fish, une boucherie nihiliste trash qui était en sélection de la section Orizzonti à la 67e Mostra de Venise en 2010 [1]. Dans les bas-fonds du quartier des love hotels de Tokyo, on découvre un corps, ou plutôt un subtil assemblage mêlant des parties d’un mannequin et d’autres de chair et d’os : un impeccable travail de psychopathe. On se dit qu’on est reparti pour un nouveau tour de la boutique des horreurs du cinéaste (Cold Fish suivant notamment Strange Circus et Suicide Club, pas piqués des vers non plus [2]), mais Guilty of Romance s’avère bien plus, si on peut dire, « équilibré ». Après cette mise en bouche sanglante, Izumi devient le centre de gravité du film. Elle a fait un beau mariage ; enfin, façon de parler... Elle tient le rôle de soubrette pour son mari, écrivain à succès, dont l’emploi du temps est réglé comme du papier à musique. Monsieur se fait vraiment très pingre d’un point de vue affectif et sexuel, il lui permet tout juste de lui tâter le pénis lorsqu’elle a été sage.

Partant de la question de l’assujettissement, Guilty of Romance rejoint ainsi tout à fait Cold Fish. Sauf qu’ici, d’une façon très volontariste, Izumi se libère de son aliénante condition domestique. Elle se fait embaucher dans un supermarché comme démonstratrice pour saucisses luisantes et dodues. Petit détail amusant : à chacune des occurrences, elles deviennent de plus en plus grosses ; on commence par un format apéro pour finir avec des sortes de grosses wurtz teutonnes. « Qui veut goûter mes saucisses ? » lance-t-elle, d’abord avec timidité, avant d’acquérir un aplomb à toute épreuve.

Avec Sono Sion, on peut se permettre de l’affirmer : la saucisse va ouvrir les portes des désirs à Izumi, bientôt recrutée pour des photos de charme avant que ça ne tourne très rapidement à la coucherie dans le studio, puis – nous y revoilà – à la tournée des love hotels où elle se lance dans la prostitution. Sur son chemin, elle croise une sorte de dandy charismatique et dangereux, et surtout s’entiche d’une démoniaque prophétesse du sexe, professeur de littérature – les références abondent : Sade, Kafka et Le Château – dans le civil. Ainsi libérée du carcan d’un extrême conformisme ménager, la voici assujettie à une addiction sexuelle, ou plutôt une sorte de fuite en avant dans l’expression de ses désirs. La beauté tragique du film se loge dans ce passage d’un enfermement à un autre, comme une malédiction teintée d’une mélancolie assez déchirante, faisant aussi figure de critique sociale particulièrement virulente.

Guilty of Romance s’avère assez frustrant tant l’élan, le trouble et les fulgurances se trouvent trop souvent rompus par une forme de complaisance qui semble uniquement guidée par un goût de la provocation, régulièrement insistant et dispensable. Le récit s’enlise également ; moins dans les effets de répétition, qui viennent formuler la tournure obsessionnelle des agissements, que dans l’idée se faisant de plus en plus précise que le film n’en finit pas de finir. Il reste que Guilty of Romance dégage une autre saveur que Cold Fish qui semblait s’adonner à une invraisemblable compétition de bizarreries dégueulasses. Sono Sion propose en effet autre chose ici, notamment un travail chromatique séduisant quoique inégal – parfois trop littéral. Le cheminement d’Izumi aboutit à un final particulièrement marquant ; urinant sur une plage au petit matin, elle est regardée, par des enfants, pour la première fois comme autre chose qu’un objet usuel (par son mari) ou de consommation et prédation (par ses compagnons de cabrioles). Comme si, au bout de son calvaire, elle rencontrait une forme d’innocence. « Je m’immobilise dans tes larmes » prononce-t-elle alors à voix basse.

Notes

[1Sono Sion était en sélection officielle à Venise lors de la 68e Mostra avec Himizu, non vu.

[2En guise d’amuse-gueule, on peut voir la scène d’ouverture complètement dingue de Suicide Club sur ce lien : http://www.youtube.com/watch?v=sI2-gcmDH_0

Annonces