Accueil > Actualité ciné > Critique > Hector mardi 29 décembre 2015

Critique Hector

Une époque formidable, par Nicolas Journet

Hector

réalisé par Jake Gavin

Hector commence joliment, par un plan où la caméra circule sur un parking comme cherchant celui qui va incarner son personnage principal. De bout en bout, le film va d’ailleurs conserver une intéressante maîtrise, dans une forme très classique par contre, il ne faut pas chercher ici de l’expérimentation. Les séquences sont bien construites, la mise en scène est étudiée avec un sens de la composition certain, s’appuyant tout à la fois sur le passé de photographe de Jake Gavin et sur le talent de son chef opérateur David Raedeker.

Du bel ouvrage

Cette volonté louable de faire du bel ouvrage se retrouve au niveau du scénario. Et là, le résultat est moins convaincant. Hector donne l’impression d’avoir été vu dix fois. Il fait évidemment penser au cinéma de Ken Loach, parce que Peter Mullan est en tête d’affiche et qu’on a toujours en mémoire My Name Is Joe, parce que le film parle des déclassés du Royaume-Uni, et parce que Jack Gavin glisse quelques clins d’œil à son aîné comme la présence de cette veste orange fluo qui fait furieusement penser à celles arborées par les héros de The Navigators.

La référence ne serait pas honteuse – plusieurs cinéastes français recyclent bien la Nouvelle Vague – si elle n’était pas ici quelque peu dévoyée. Jake Gavin semble vouloir en permanence atténuer la violence intrinsèque de son propos. Dans son périple, qui a aussi quelque chose d’Une histoire vraie de David Lynch, peut-être du fait de l’âge avancé des protagonistes, le personnage principal rencontre davantage la compassion que le rejet. Hector est agressé, perd un ami d’infortune en route, est aspergé par un automobiliste inconvenant, mais ce ne sont que des incidents de parcours minorés par le récit car à chaque fois une main se tend pour compenser la violence subie. Des inconnus rencontrés au hasard, les membres des services sociaux ou ceux de sa famille ont tous de la bienveillance à son égard, et cherchent à ramener Hector dans ce qu’ils pensent être le droit chemin.

Question de point de vue

Développer une version apaisée des rapports humains est un point de vue comme un autre, qui pourrait d’ailleurs donner un ton particulier au long métrage, mais cette candeur dans la nature des rebondissements vécus par Hector tranche tellement avec le soin apporté à une démarche quasi documentaire dans la représentation de la vie concrète d’un sans domicile fixe (l’usure des chaussures comme des pieds qui les portent, le froid et la pluie comme ennemis, les toilettes publiques transformées en chambre de fortune…) que l’ensemble en devient incohérent, trop bipolaire, et manque finalement de crédibilité. Étrangement, le personnage d’Hector donne l’impression d’être juste situé à la marge du monde, comme simplement décalé de quelques pas de la norme, dans un no man’s land rude, bien sûr, mais non dénué de tendresse où finalement il ne ferait pas si mal vivre. Les seuls moments où on ressent visuellement une vraie difficulté sont les trajets d’Hector rendus chaotiques et d’une extrême lenteur par sa jambe abîmée.

Le résultat est de fait assez éloigné de ce qui faisait le cœur et la force du Free Cinema, mouvement des années 50-60 qui a influencé Ken Loach justement, et qui a largement contribué à donner cet aspect souvent social au cinéma britannique, des films d’Alan Clarke au récent Géant égoïste. Les longs métrages issus du Free Cinema – Samedi soir, dimanche matin de Karel Reisz ou Le Prix d’un homme de Lindsay Anderson – traitaient certes du monde prolétaire, des exclus, des pauvres, mais toujours avec une rage à forte connotation politique. L’expression des bons sentiments n’était pas exclue, mais elle était contenue dans un cadre de révolte rageuse contre le sort réservé par la société aux plus démunis. Le cinéma était vu autant comme un moyen de divertissement que comme un vecteur de contestation.

Avec sa description ouatée, cotonneuse, de la rédemption en cours d’un sans-abri, Jake Gavin en vient à livrer une version édulcorée, aseptisée, d’une situation sociale dramatique. La déchéance d’Hector s’explique au détour d’un dialogue par la survenue d’un accident dramatique et la lourde dépression qui s’en est suivie. La volonté même d’expliquer sa trajectoire de vie dans le dernier tiers de l’histoire est étonnante, ce n’est plus un enjeu du récit sinon il nous aurait été suggéré avant, mais il faut quand même que ces informations nous soient données. C’est un peu comme s’il fallait expliquer Hector, rendre intelligible le fait qu’il soit devenu SDF, alors que fondamentalement ce récit des origines nous importe peu. Et puis ces explications donnent un tour trop volontairement raisonnable à ce qui aurait sans doute mérité de rester de l’ordre du mystère et de l’insondable.

Bubbles

En choisissant la période de Noël pour ancrer son histoire, Jake Gavin achève de conduire son film vers la parabole facile et de tendre dangereusement vers le pathos larmoyant. En fait, dans Hector, il y a quelque chose d’Une époque formidable, dans cette même volonté de donner des surnoms aux SDF – Richard Bohringer était Toubib, Ticky Holgado s’appelait Crayon… –, de ne pas faire dans la critique sociale en appuyant à fond sur le champignon de l’humanité compassionnelle. Sauf que le film de Gérard Jugnot date de plus de vingt ans et que là où il avait le mérite de lever délicatement un lièvre sur la multiplication des sans-abris, le regard ne peut plus être le même qu’à l’époque, reposer sur le même folklore sympathique, rappelant quelque part la figure sympathique du clochard des années 50.

En regardant Hector, on pense en fait beaucoup à la série The Wire et au parcours d’un de ses personnages secondaires, Reginald « Bubbles » Cousins. Il y a là aussi la présence de ces fameux surnoms donnés dans la rue. Il y a là aussi la description d’un retour à la norme d’un SDF. Mais la trajectoire est décrite de manière si subtile, avec des mains qui se tendent, mais d’autres qui se ferment, avec une famille qui ne ressoude pas aussi facilement des liens abîmés, avec la mise en lumière des processus inhérents à notre société qui produisent ces âmes errantes, bref avec tout ce qui permet de réellement croire et être ému aux larmes par un tel récit. Souffrant de la comparaison, Hector est en quelque sorte une alerte signifiée aux réalisateurs de longs métrages de cinéma au cœur de l’âge d’or des séries que nous connaissons : il va falloir élever le niveau.

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