Accueil > Actualité ciné > Critique > Heli mardi 8 avril 2014

Critique Heli

L’égalisation de la violence, par Mathieu Macheret

Heli

réalisé par Amat Escalante

Heli, troisième long-métrage d’Amat Escalante, jeune cinéaste mexicain, est un film violent sur la violence. Non pas une violence dont les raisons seraient poursuivies et interrogées, mais une violence sans cause, consubstantielle au Mexique, petit monde abandonné par les dieux, « sans providence, sans équilibre » et qui semble ne reposer ici, comme le disait Koltès, que sur « le caprice de trois monstres idiots ». Le film s’ouvre brutalement sur la pendaison d’un jeune homme, jeté au petit matin du haut d’un pont par des tortionnaires sans visage. Le récit qui s’en suit revient non seulement aux origines de cet acte, épousant avec distance la petite vie sans histoires de ceux qui vont en être les victimes (le foyer de l’ouvrier Heli : son père, sa femme, son bébé et sa petite sœur), mais le joue une seconde fois, y replonge en connaissance de cause, pour le dépasser et s’attarder ensuite sur son onde de choc. Qu’y a-t-il avant et après la violence ? La réponse, simple et hautaine, est donnée par le film : encore et toujours de la violence. Celle-ci était là, déjà manifeste, par bribes, dans les petits faits et gestes de la vie quotidienne, les camps paramilitaires ou se forment a la dure de jeunes adolescents, dans le désir furieux qu’ils ont de s’évader ou la peine opaque qui flotte sur leurs visages. Elle survivra sous la forme atone et larvée du trauma, n’attendant plus que son heure pour ressurgir.

Pour un dérisoire vol de cocaïne perpétré bêtement par l’amoureux de sa sœur – celui-là même qui finira pendu – un gang a donc débarqué dans la vie rangée d’Heli et fait vivre aux siens, pendant quelques heures de séquestration, « un enfer, pendejo ». Amat Escalante filme la torture de deux hommes de la façon la plus bête qui soit : frontalement et sans aucun recul, la gueule dans les faits, planqué derrière la très probable véracité des sévices qu’il décrit. C’est de la littéralité crasse, comme si la mise en scène de la violence produisait automatiquement sa propre dénonciation. Mais la véritable abjection du film tient plutôt à son montage qui fond dans un même régime – le regard frontal et la coupe franche, pour aller vite – scènes du quotidien et scènes de meurtre : plutôt que d’atteindre à une véritable métaphysique de la violence, le film l’égalise, l’intègre dans un flux indolent, celui des heures, des moments et des micro-événements d’un Mexique où le Mal, omniprésent, omniscient, passe comme une caravane, puis revient tranquillement, tandis que les cinéastes aboient.

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