Accueil > Actualité ciné > Critique > Hibou mardi 5 juillet 2016

Critique Hibou

© Les Films du Cap / Gaumont

Récital burlesque, par Alain Zind

Hibou

réalisé par Ramzy Bedia

Première réalisation en solo pour Ramzy Bedia, sans son acolyte de toujours, Éric Judor. Hibou décrit la crise du passage à l’âge adulte de Rocky, un introverti interprété par Ramzy lui-même, qui cherche à exister aux yeux des autres (collègues, voisins, passants), mais aussi celle de Ramzy, le cinéaste qui cherche à dessiner son identité cinématographique. Pris de colère, et alors qu’un grand-duc a élu domicile dans son salon, Rocky décide de porter un costume de hibou pour se faire remarquer, et malgré l’insolite de la situation, personne ne semble s’en émouvoir. Dans sa rébellion, qui lui fait perdre son emploi, Hibou rencontre une femme déguisée en panda, interprétée par Élodie Bouchez, et noue avec elle une relation amoureuse innocente et quasi spirituelle.

Rêverie flottante et entrave quotidienne

C’est à ce moment que le film tutoie l’allégorie et la rêverie, sans pourtant s’y abandonner totalement, puisque Hibou confronte l’absurdité et le concret social. Au début, personne ne remarque ce costume, et il faut attendre que le personnage gagne en notoriété (notamment professionnelle) pour que les collègues notifient véritablement l’accoutrement de Rocky/Hibou. C’est même sur un touche triviale que le film se termine, dans un dialogue où ces derniers demandent comment uriner avec un tel déguisement. Un entre-deux un peu dommage, puisque le choix d’une totale décontextualisation assumée semblait séduisante et toute tracée, étant donnée la direction artistique : design des costumes, choix de tourner à Montréal pour son côté un peu atypique, etc…

La démarche de Rocky est souvent entravée, et ce jusqu’à la limite du rationnel, que ce soit par les passants qui ne le remarquent pas, son mobilier professionnel inadapté à sa taille, ou ses vêtements trop petits. D’emblée, la marginalité du personnage laisse entrevoir la tournure du scénario, une quête de (re)connaissance, autant dans la dimension intra-diégétique (la quête de Rocky) que dans la dimension contextuelle (la quête de Ramzy). Les éléments visuels, décors ou accessoires, évoquent l’entrave ou deviennent objets d’enfermement : les cartons d’œufs dans l’appartement de Rocky pour ne pas déranger le sensible voisin du dessous, les chaussures que Panda met pour la première fois et qui l’empêchent de marcher normalement, le lourd masque de Hibou qui enferme Rocky et parfois l’étouffe.

Exploration enfantine

Sans Éric (si ce n’est à une scène près, ce dernier tenant un petit rôle dans Hibou), le rapport au partenaire dans l’échange burlesque est transféré à un autre acteur. Et dans le cas de Hibou, la relève est assurée par Élodie Bouchez, dont la gestuelle et la communication émotionnelle est amplifiée par le costume de panda qu’elle porte durant tout le film. Cette dualité nouvelle permet ainsi à Ramzy d’explorer des registres plus romantiques et mélodramatiques, loin de l’habituelle interprétation surexcitée qu’il pratiquait avec son ancien partenaire.

Alors qu’Éric et Ramzy, ensemble, sont armés pour affronter le monde grâce à leur burlesque enfantin et infantile, comme dans La Tour Montparnasse infernale, Ramzy, seul, révèle toute sa sensibilité et sa solitude, dans un récit où l’enjeu principal est également l’affirmation de son identité artistique, au milieu d’un jeu de références cinématographiques assumé (Spike Jonze, Tim Burton, Jacques Tati). Certains gags bien pensés sont animés d’un véritable sens de l’incongruité poétique, propre au burlesque classique. Notamment la séquence où Rocky, qui ne connaît Panda que par le contour de ses yeux (puisque son costume ne laisse voir aucune autre partie de son corps), tente de reconnaître son amie en observant les yeux de plusieurs personnes, sans sélectionner au préalable l’âge ou la couleur de peau.

Pourtant, ces gags ne permettent pas d’atteindre, par la puissance du comique, toute la dimension critique et ironique d’un Tati, Chaplin ou Keaton. Chez Tati par exemple, c’est le quotidien qui est entièrement détourné vers une forme d’incongruité totalement assumée. Alors que chez Ramzy, la rêverie et la poésie sont sans cesse ramenées à une réalité concrète et rationnelle peu originale – réussite professionnelle, reconnaissance, etc… Tout l’intérêt de son récit était justement de s’affranchir rapidement du contexte, pour atteindre une dimension purement allégorique, ce que le film fait en partie, après la rencontre entre Hibou et Panda. La caméra épure alors les décors, délimitant un espace ouvert où les deux personnages peuvent nourrir leur relation amoureuse à loisir, sans attache, sans limite, et dans un cocon d’innocence – comme l’illustre la séquence en plan large dans un parking abandonné où Hibou apprend le vélo à Panda.

En retournant au trivial du réel dans la dernier partie du film, et en rationalisant et justifiant la présence du Grand Duc et de Panda, Ramzy n’assume pas pleinement son retour à l’enfance, son retour à zéro, parcours artistique nécessaire pour poser les bases de son futur cinéma en s’appuyant sur ses différents maîtres. Cette navigation entre-deux, entre apesanteur et gravité, donne l’impression que le cinéaste a pioché partout ce qui lui semblait bon, sans s’être totalement réinventé. Souhaitons qu’à l’avenir Ramzy y parvienne, puisqu’il a eu le courage de réaliser une comédie non pas basée sur le verbe, mais sur des mécaniques burlesques, reposant sur les corps.

Annonces