Accueil > Actualité ciné > Critique > Il reste du jambon ? mardi 26 octobre 2010

Critique Il reste du jambon ?

Attention, jambon périmé, par Ferhat Abbas

Il reste du jambon ?

réalisé par Anne Depetrini

Pour sa première réalisation, Anne Depetrini s’inspire librement de sa propre histoire et met en scène les déboires d’un jeune couple aux prises avec le poids des traditions et son propre désir d’indépendance. Cependant, malgré ses accents de sincérité, le film sombre trop rapidement dans un certain intégrisme comique, et se laisse piéger par des situations prévisibles et des stéréotypes rabattus, sans apporter un regard neuf sur son sujet.

Peu exploité au cinéma français hormis le très sympathique Mauvaise foi de Roschdy Zem, le thème de la mixité culturelle au sein du couple a pourtant de quoi servir du film alimentaire au genre de la comédie romantique. Anne Depetrini s’inspire ici d’une anecdote personnelle (son compagnon Ramzy aurait un jour piqué une crise à cause d’un paquet de jambon dans leur frigo) pour mettre en scène la relation amoureuse d’un jeune couple mixte, qui tente d’imposer leur relation à un entourage familial handicapé par les préjugés. Justine Lacroix (Anne Marivin), journaliste télé débutante mais cantonnée aux reportages avariés, tombe ainsi sous le charme d’un chirurgien urgentiste arabe, Djalil Boudaoud, incarné par Ramzy.

Dans son premier tiers le film tente donc avec plus ou moins de succès de jouer la carte de la comédie romantique sortant des sentiers battus, par les petites galères de son héroïne principale ; Justine n’est pas la « success woman » habituelle, mais une jeune femme maltraitée par un supérieur exboyfriend arriviste et rancunier. La rencontre avec Djalil tente également de s’essayer à cette même recette d’originalité, en étant provoquée par l’allergie de Justine à des croquettes pour chien, consommées pour les besoins d’un reportage.

Seulement, à force de vouloir déjouer les conventions, le film semble paradoxalement céder aux clichés en tous genres, piétinant ses ressorts comiques dans des ficelles usées, qui ne font dès lors que conforter et véhiculer les pires préjugés. C’est sans grande surprise que le couple Marivin/Ramzy, tout en revendiquant un certain modernisme et une mixité culturelle, tombe bien trop vite dans une forme d’intégrisme, se posant maladroitement comme victimes et acteurs du débat qu’ils sont censés eux-mêmes combattre. Entre les familles au racisme primaire et ce jeune couple, la différence devient mince, tant le débat de la mixité y revient beaucoup trop souvent et maladroitement.

De la jupe trop longue au fameux paquet de jambon, tout est prétexte à la moindre engueulade, décrédibilisant la force de conviction de ce couple, en même temps que cela rend l’intrigue dramatique du film artificielle ; chacun va reproduire en effet progressivement les préjugés propres à son appartenance culturelle. Malgré cela, le film offre quelques compositions sympathiques, à commencer par Anne Marivin, qui apporte une justesse de jeu suffisante pour permettre à son personnage de ne pas couler en même temps que les gags, face à un Ramzy bien mal à l’aise dans un premier rôle plutôt « sérieux ».

Ce sont les familles qui restent malheureusement les plus à plaindre, accablées des clichés les plus lourds, car victimes d’une narration qui tente d’utiliser la caricature comme principal ressort comique. Du côté du « français issu de l’immigration », on loge donc nécessairement à Nanterre, on gueule, on ne sait pas recevoir, et pour les mères au foyer, on retourne même sur les bancs de l’école primaire. Du côté Lacroix, on raffole bien sûr de musique classique, de haute charcuterie, de chiens de compagnie, et on imagine qu’un Algérien « urgentiste » effectue en réalité des interventions en électricité chez EDF.

Ce genre de confrontation laisse peu de liberté créatrice à sa réalisatrice, qui privilégie les situations prévisibles et grotesques, et laisse de côté les débats de fond. Paroxysme de cette maladresse, la crise relationnelle qui tient le rôle de climax final se trouve rapidement masquée par la musique d’Akhenaton, mettant en silence ses enjeux, comme pour mieux dissimuler la vacuité d’un point de vue qui manque cruellement d’originalité.
On peut comprendre le souhait de la réalisatrice de garder un point de vue distancié et de ne pas plonger dans un « réalisme » lourd, mais la caricature ne doit pas être un prétexte à la stupidité comique. De quoi en perdre l’appétit, et refuser catégoriquement de se mettre à table.

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