Accueil > Actualité ciné > Critique > Insiang mardi 21 juin 2016

Critique Insiang

Lady Vengeance, par Raphaëlle Pireyre

Insiang

réalisé par Lino Brocka

Des rails dans la poussière

Lors de la présentation d’Insiang à la Quinzaine des Réalisateurs en 1978, les festivaliers découvrirent la misère des bidonvilles de Manille que le commandant Marcos, au pouvoir depuis plus de dix ans, s’efforçait de tenir bien cachée. Avec Lino Brocka, découvert par le travail de défrichage de Pierre Rissient, c’est un cinéma philippin de festival qui se dévoile au public international, loin de la production commerciale du pays. Le refus du cinéaste de tempérer son regard sur la difficulté des conditions de vie dans son pays en fit l’ennemi personnel d’Imelda Marcos, épouse du dictateur qui se lança dans la production cinématographique afin d’offrir du pays une vision plus en accord avec les désirs du pouvoir. Il faut dire qu’Insiang tranche dans le vif dès son entame. Dans un réalisme documentaire, la première scène voit le sang couler quand Dado, jeune employé des abattoirs, égorge des porcs. Le couinement des cochons alors que leur chair est déchirée violemment agit comme la métaphore d’une société brutale, en même temps que comme un avertissement de la tragédie qui va se nouer dans cette chronique du petit peuple des bas quartiers.

En dehors de ses heures de travail à l’abattoir, Dado est aussi un petit caïd local, qui trafique et pratique les règlements de comptes en semant la terreur chez les plus jeunes. Il préfèrera bien vite au dur labeur de l’abattoir l’idée de se faire entretenir par Tonya, veuve d’âge mûre juste un peu moins défavorisée que les autres habitants de la favela. Pour accueillir son jeune amant sous son toit, elle n’hésitera pas à mettre dehors sans ménagement toute une famille de proches désargentés. Heurtant le moralisme de ses voisins, elle se cache à peine du quartier dont les murs de tôle masquent mal la promiscuité et de sa fille Insiang qui partage ses quelques pièces aux trop peu nombreuses cloisons.

Difficile de savoir à quel point le cinéma européen a franchi les frontières asiatiques à l’époque, mais bien plus qu’au néoréalisme de Rossellini, c’est au geste de Pier Paolo Pasolini que fait penser la façon qu’a Brocka de « jeter des rails dans la poussière » pour embarquer des travellings dans les ruelles de terre battue. Tourné en onze jours en décor réel avec des acteurs professionnels peu connus, le film affirme une mise en scène âpre, allant à l’essentiel par des zooms qui mettent en exergue les sujets principaux ou de coupes abrasives qui accélèrent brusquement la fin des scènes. Il documente le labeur des femmes, toutes prisonnières d’étals où elles vendent de l’épicerie ou du poisson, et l’oisiveté malfaisante des hommes.

La tragédie des bidonvilles

Ces cousins d’Asie du sud-est des ragazzi filmés quelques années plus tôt dans le Trastevere, imposent au sexe faible des relations de violence et de possession. Comme chez PPP, filmer pour la première fois les lieux et les corps des oubliés de la société ne vaut que pour les hisser à hauteur de mélodrame. Unique figure de pureté, la jeune Insiang s’annonce d’emblée comme la grande sacrifiée de ce monde corrompu. Aimée, instrumentalisée, convoitée, jugée : chaque membre de son entourage en viendra à la trahir, la poussant sur la voie d’un désir de revanche froid et calculateur. Car comme chez Pasolini également, la misère ne laisse aux pauvres d’autre choix que de se violenter entre eux. Dans la coupe d’une ellipse, la jeune femme, abandonnée par son amant, voit anéanti son désir de fuir de ce labyrinthe des classes dominées. Dès lors, la succession de scènes dans l’obscurité où seul est éclairé le visage de la jeune fille, va signer le tournant nocturne du film. Victime d’un système dans lequel les forts soutirent ce dont ils ont besoin aux faibles, la vierge déchue cherche réparation dans une machination de vengeance froide et solitaire. La belle restauration qu’offre Carlotta de cette œuvre méconnue rend justice au très beau travail de cadrage des visages de la mère et la fille, passant de leur prison quotidienne à une geôle bien réelle. On attend avec impatience celle de Manille, réalisé un an plus tôt par Lino Brocka, et qui devrait trouver le chemin des écrans français d’ici quelques mois.

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