Accueil > Actualité ciné > Critique > Intersections mardi 5 février 2013

Critique Intersections

Pâté Marconi, par Vincent Avenel

Intersections

réalisé par David Marconi

« Dans le désert, le hasard n’existe pas », clame l’affiche de la dernière production EuropaCorp. C’est d’ailleurs, sachez-le, la raison pour laquelle on n’y construit aucun casino. En tout cas, cette faillite de l’entropie autorise le réaliste-scénariste David Marconi à violer les lois de la probabilité avec ardeur, pour un film à mi-chemin entre Lost et un quelconque film choral, agrémenté du cahier des charges lambda de la boîte-à-Besson. Pour ce dernier, rien à dire, contrat rempli. Pour le reste, en revanche...

Que trouve-t-on au CV de monsieur Marconi ? Surtout scénariste, David Marconi peut se prévaloir d’une participation à l’une des plus fameuses faillites scénaristiques récentes : Die Hard 4 – Retour en enfer. Le côté patchwork crétinoïde du film de Len Wiseman est donc ce pourquoi on s’en souvient avant tout – où comment la multiplication des scénaristes (et la supposée intervention des producteurs) ont créé un monstre de Frankenstein narratif, prompt à aligner les scènes d’action les plus pétaradantes au mépris de la plus élémentaire cohérence. Convenons que venir après le tout à fait délectable Une journée en enfer de John McTiernan était difficile – le ratage, pourtant, est particulièrement notable. À la vision d’Intersections, cependant, la question se pose : et si la multiplicité des scénaristes (quatre personnes créditées) n’était pas en cause, si David Marconi était parvenu, tout seul comme un grand, à faire n’importe quoi avec la franchise de John McClane ?

Les premières minutes d’Intersections affirment l’appartenance du film au sérail bessonien : placements de produits éhontés (Toyota, BlackBerry, etc.), grosses bagnoles à l’empreinte carbone criminelle, et la jolie Jaimie Alexander, dont la plastique s’expose généreusement tout au long du film. Pour le reste, on est plongés dans la perplexité : monsieur et madame sont fraîchement mariés. Manifestement très très friqués, ils viennent en hélicoptère passer quelques jours dans un hôtel de luxe en plein Sahara marocain. Mais, déjà, la belle union se fissure : tandis que monsieur, trader important, préfère la compagnie de son BlackBerry à celle de sa dulcinée, madame le fuit, avec quelques mots doux (« j’ai envie de quelque chose dans ma bouche – si ce n’est pas toi, autant que ce soit cette clope ! » [1]). Quelques pas dans le patio, et la voilà qui tombe dans les bras de son amant, venu la rejoindre – ils complotent déjà quelque malveillance à l’égard du riche et indifférent mari. Le lendemain, sur les routes sahariennes, l’amant tente de tuer le mari, mais tout se complique lorsque les deux voitures entre en collision, au milieu de nulle part, avec un bus de la police et une voiture particulière. Bientôt, le nœud de l’intrigue se fait jour : chacun et chacune des survivants du crash a quelque chose à cacher...

Alors, évidemment, nous voilà très intrigués. Qui ment ? Qui dit la vérité ? Quelle paranoïa est la plus légitime ? Comment le scénario va-t-il, finalement, réussir à devenir un tantinet cohérent ? Réponse : il n’y parviendra pas. Tranquillement, le film va jalonner son récit de révélations, plus ou moins véridiques, sans pour autant que le puzzle soit plus lisible : le but est avant tout, semble-t-il, de balader le spectateur au fil de pistes multiples et plus ou moins mensongères. Pendant ce temps-là, le monde s’arrête. Ainsi, les personnages prisonniers du désert – les voitures sont pratiquement toutes démolies – ne souffrent pas de la chaleur, ni de la soif. Quand il s’agit de manger, la demi-douzaine de protagonistes va dépendre d’un unique poulet, plumé par la délicate Jaimie Alexander – toutes nos félicitations à l’accessoiriste qui a placé sur le feu un beau poulet découpé industriellement, c’est du meilleur effet. Une journée et une nuit dans le désert, donc : pas de problème ! Une fois certains des nœuds narratifs résolus, en avant pour la ville avoisinante.

Et là, c’est le Grand N’Importe Quoi. Fuites, disparitions, traîtrises, révélations, alliances, traquenards, retournements inopinés : tout y passe dans une joyeuse insouciance, pourvu qu’on persiste à perdre le spectateur dans le récit. M. Night Shyamalan en serait malade. Une fois le rythme pris, on va donc perdre pied : il ne nous reste qu’à patienter jusqu’à la prochaine péripétie absurde et sortie de nulle part. Qui sait, peut-être la conclusion nous donnera-t-elle l’occasion de retomber sous nos pieds ? Mais non. Plutôt intéressant dans son amoralité, le finale du film fait mine de vouloir s’en sortir la tête haute : peine perdue. Intersections n’est rien qu’un jeu de massacre pas vraiment jouissif où les uns et les autres vont se faire décaniller progressivement et sans vraiment de raison. David Marconi compte sans doute sur le vertige ressenti par le spectateur pour s’assurer le succès : c’est oublier que, avant tout, c’est devant le vide qu’on a le vertige.

Notes

[1Notons par ailleurs les dialogues plutôt crus du film, étonnamment adoucis par les sous-titres.

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