Accueil > Actualité ciné > Critique > Jason Bourne mardi 9 août 2016

Critique Jason Bourne

© Universal Pictures International France

Échec et Matt, par Damien Bonelli

Jason Bourne

réalisé par Paul Greengrass

À un jour près, sortait l’an dernier en salles Mission : Impossible – Rogue Nation, cinquième chapitre des aventures d’Ethan Hunt, joué par Tom Cruise. À moins que ce ne soit l’inverse, tant il est vrai que les masques de l’agent secret n’auront servi que de couverture à une star désireuse avant tout de réaffirmer sa mainmise sur un genre, l’actioner, qui se dérobe inéluctablement sous ses pieds à mesure qu’elle gagne en âge. De ce compte à rebours enclenché il y a 20 ans déjà filtre une angoisse existentielle, chaque prouesse étant pour Cruise une manière de surseoir à l’amenuisement programmé de ses potentialités figuratives [1]. Lui aussi l’un des acteurs américains les plus captivants de sa génération, Matt Damon n’a jamais eu un tel luxe avec Jason Bourne, l’espion amnésique qu’il incarne de nouveau neuf ans après la fin d’une trilogie à succès : c’est que son personnage n’est mû que par une interminable quête des origines, avançant à reculons vers sa scène primitive, au lieu d’embrasser l’horizon de sa propre dissolution. La parenthèse Jeremy Renner-Tony Gilroy (L’Héritage) refermée, le retour aux fondamentaux ne pouvait donc être que synonyme de régression, sauf à changer radicalement le logiciel de cet antihéros unidimensionnel, ce dont cette suite se garde bien.

Occasion manquée

Dès La Mémoire dans la peau, Damon avait mis au point pour Bourne un protocole d’action pure, une gestuelle dont la redoutable montée en régime se faisait dans un mutisme quasi total. L’ex-black op de la CIA déjouait méthodiquement – avec l’aide de femmes diversement bienveillantes – les complots ourdis par des figures paternelles pressées d’en finir avec cet enfant illégitime devenu compromettant. Étiré sur trois films, ce freudisme commençait à sentir quelque peu le réchauffé dans La Mort dans la peau, où des flashbacks en rafale jetaient un éclairage œdipien sur l’implacable behaviourisme de cette machine à tuer. Mais enfin, l’arrivée à la mise en scène de Paul Greengrass faisait diversion : à la ligne claire choisie par Doug Liman succédait le style caméra au poing du réalisateur britannique, qui n’a jamais paru plus percutant qu’alors, injectant à la franchise un réalisme documentaire rafraîchissant, et momentanément délesté des idéaux qui plombent souvent son cinéma de gauche (Vol 93, Green Zone, Capitaine Phillips). C’était en 2004, puis 2007 (La Vengeance dans la peau) ; autant dire une éternité à l’échelle industrielle du blockbuster.

Le problème principal de Jason Bourne, le film, c’est qu’il est aussi résolument tourné vers son passé que son prête-nom vers le sien. Ce comeback reprend donc les choses exactement en l’état où Greengrass et Damon les avaient laissées à l’époque, avec le contentement de ceux qui avaient pressenti le basculement de l’espionnage dans l’ère de la surveillance généralisée. Bien sûr, un léger ravalement de façade était nécessaire, et il est confié à des personnages secondaires de hacker renégate et de milliardaire damné de la Silicon Valley, chargés de meubler le récit au goût paranoïaque du jour : Snowden figure même parmi les premiers suspects d’un piratage informatique ; c’est dire à quel point nous sommes ici en phase avec l’actualité. Mais pourquoi pas, puisque que la pertinence de Bourne tient depuis toujours à son anachronisme, dans un monde où le versant humain du renseignement a été progressivement négligé au profit de sa technologisation accrue. De la déconnexion entre, d’un côté, un corps rompu aux situations les plus extrêmes et, de l’autre, la cellule de crise de Langley qui tente désespérément d’en reprendre le contrôle grâce à son réseau panoptique, naissait un suspense inédit. Palpitantes, les scènes de filatures des volets précédents tiraient ainsi le meilleur parti des villes qu’elles avaient pour cadres, de Goa à Berlin, en passant par Paris et Zurich. Elles parvenaient même à inventer un motif dont Bourne fera sa signature et qui flattait une vieille chimère en nous : l’escamotage, ou la possibilité grisante de se soustraire à tout moment à l’emprise totalitaire de Big Brother.

Off the Grid

Pourquoi, dès lors, montrer Bourne aussi frontalement dès les premiers plans, là où sa réapparition aurait pu être orchestrée avec un minimum d’ingéniosité ? L’ouverture du film est à cet égard ridicule : errant à la frontière gréco-albanaise, celui-ci, assailli d’ultimes souvenirs, tue le temps dans un fight club, à l’évidence pour nous prouver la forme olympique à laquelle s’est astreinte son interprète. Mais si la patate est là, le cœur n’y est plus. Malgré le six-pack, Matt Damon a la quarantaine un peu épaisse ; son ennemi juré, Vincent Cassel, des cernes presque aussi marquées que celle de Tommy Lee Jones, qui joue ici un énième Chronos omniscient parti pour dévorer sa progéniture, avant de s’y casser les dents. Tous ont le visage constipé de ceux qui se savent trop âgés pour leur rôle ; les deux premiers représentant à la fois des prototypes et des vestiges du programme qui fit d’eux d’insaisissables assassins. Une scénographie autrefois minée de chausse-trapes et de leurres laisse aujourd’hui place à un amas de tôles froissées, d’où ne se détache qu’une course-poursuite à moto dans les rues d’Athènes sur fond d’affrontements entre policiers et manifestants. D’une indéniable maestria, elle n’en plagie pas moins un passage décisif du deuxième épisode, de même que la tentative d’assassinat à Las Vegas lorgne paresseusement du côté de la séquence de l’opéra de Rogue Nation.

Et tout est à l’avenant dans ce sequel qui confond scénario avec cahier des charges, écriture avec resucée d’une formule obsolète où des dialogues épiphaniques (« Jesus Christ, it’s Jason Bourne ! ») sont censés dramatiser des enjeux aussi plats qu’un encéphalogramme. Ce recyclage éhonté passerait encore si le « cinéma vérité » de Greengrass n’accusait lui aussi un sacré coup de vieux, figé dans ses propres embardées et un montage toutes coutures apparentes, véritable cache-misère d’un script écrit dans la précipitation du fan service. Condamnée à la surenchère, la réalisation abdique par conséquent tout sens du rythme au profit d’une effervescence de surface qui dissimule mal l’aporie narrative de ce projet foireux dès sa prémisse : il était impossible de rétablir l’innocence que Jason Bourne a perdue en recouvrant progressivement sa mémoire. Et au cascadeur bas du front qu’il est désormais devenu, on préférait à coup sûr le Petit Poucet migraineux revenant sur ses pas dans des paysages de carte postale, lorsqu’il chassait l’ogre en basse campagne dans la Nièvre ou quadrillait de toit en toit la casbah de Tanger.

Notes

[1Lire à cet égard l’ouvrage remarquable de Louis Blanchot, Les Vies de Tom Cruise, Capricci, 2016.

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