Je la connaissais bien…
Je la connaissais bien…
    • Je la connaissais bien…
    • (Io La Conoscevo Bene)
    • Italie
    •  - 
    • 1965
  • Réalisation : Antonio Pietrangeli
  • Scénario : Antonio Pietrangeli, Ruggero Maccari, Ettore Scola
  • Image : Armando Nannuzzi
  • Décors : Maurizio Chiari
  • Montage : Franco Fraticelli
  • Musique : Pierro Piccioni
  • Producteur(s) : Turi Vasile, Luggi Waldleitner
  • Production : Ultra Films, Les Films du Siècle, Roxy Films
  • Interprétation : Stefania Sandrelli (Adriana), Mario Adorf (Ricci), Jean-Claude Brialy (Dario), Nino Manfredi (Cianfranna), Ugo Tognazzi (Gigi)
  • Distributeur : Les Films du Camelia
  • Durée : 1h50

Je la connaissais bien…

Io La Conoscevo Bene

Avec son titre à l’imparfait, Je la connaissais bien s’inscrit d’emblée sous le sceau de la mélancolie, colorant de tristesse le récit à venir – soit le portrait d’une enfant déchue, ballottée entres rêveries et amères déceptions. « Je la connaissais bien » : formule étrange, comme issue d’un rapport de police, du témoignage d’un proche hébété après la disparition d’une amie. Ce « je » est d’abord ici la voix du cinéaste Antonio Pietrangeli, qui retrace l’existence d’une femme parmi tant d’autres – un visage dans la foule, dont on croit tout savoir, et qu’il faudrait pourtant mieux regarder, afin de percer son mystère et sa véritable solitude.

Adriana exerce différents métiers et vit à toute allure : tantôt coiffeuse, tantôt ouvreuse de cinéma, elle multiplie les flirts et les brèves aventures. Elle veut devenir actrice mais doit se contenter des modestes rôles qu’on lui propose : mannequin pour un minable défilé, figurante dans un improbable péplum, elle reste toujours au second plan. Légère, souriante, volubile, sa beauté et sa gentillesse en font la proie idéale des baratineurs et vendeurs de promesses. Trompée par les hommes, considérée simplement comme objet de séduction, Adriana se voit privée de profondeur, condamnée n’être qu’une pure surface, traînant un spleen insondable. Cet abîme est aussi celui d’une société à la dérive, sacrifiant tout aux loisirs et à la consommation.

Dès ses premières minutes, le film rappelle l’atmosphère familière des comédies italiennes de la grande époque : le noir et blanc soigné nous plonge dans une ambiance moite, la chaleur écrasant les rues désertes. Lumière estivale, tube entraînant à la radio – autant d’ingrédients évoquant le plaisir et le farniente. Mais la pourriture a déjà gagné le décor : le panoramique d’ouverture nous révèle une plage jonchée de papiers sales et détritus, d’où émerge bientôt le corps à demi-nu et offert au soleil de Stefania Sandrelli, icône érotisée au milieu d’un paysage abandonné et dégradé.

Souillure

Ce motif de la souillure reviendra comme un leitmotiv dans la mise en scène, écornant l’univers lisse où évolue l’héroïne : qu’un flacon de parfum se brise dans les escaliers, que le mascara coule sous ses yeux ou que la boue colle à ses souliers, et voilà que la belle image prend soudain une teinte plus sombre, dévoile son envers peu reluisant. Les péripéties anodines et le ton enjoué ne sont en fait que feinte désinvolture, un leurre masquant le spectacle de la vanité. Je la connaissais bien vient après La Dolce Vita et présente un tableau non moins acerbe de la jet-set romaine – mémorable séquence de fête où un comédien sur le retour (parfait Ugo Tognazzi) se livre jusqu’à l’épuisement à un numéro de claquettes pour satisfaire une assemblée mondaine, prête à jouir de son humiliation.

Réalisateur méconnu, Antonio Pietrangeli poursuit ici son long compagnonnage à l’écriture avec Ettore Scola et Ruggero Maccari, déjà auteurs trois ans plus tôt du Fanfaron de Dino Risi. Morcelé, le scénario oscille entre quotidien et réminiscences, joue sur les ellipses et les sautes intempestives, suivant la trajectoire erratique d’Adriana, passant d’une conquête à l’autre, d’un emploi au suivant. Surtout la narration ne craint pas les brusques virages, glissant du plus futile au plus grave. Ainsi une virée en voiture entre couples prend la forme d’un aimable badinage avant qu’un sordide accident ne bloque soudain la route aux passagers : sur la chaussée gît un cadavre, des chevaux hennissent à l’arrière d’un camion, un conducteur blessé ne cesse de répéter qu’au milieu de la route « il y avait un cycliste »… La tragédie n’est jamais loin dans cette ronde absurde où les mots n’ont plus de sens, où les rires sont forcés. Adriana prend conscience progressivement de ce vide qui l’entoure, et qui ne peut être comblé que par des moments d’oubli, la danse ou la musique. Variant robes et perruques, Stefania Sandrelli donne ses traits à ce personnage insaisissable, qui se découvre à mesure qu’on lui tend un miroir déformant. Tour à tour rayonnante et défaite, elle aimante constamment le regard d’Antonio Pietrangeli : Je la connaissais bien sonne alors comme une déclaration.