Accueil > Actualité ciné > Critique > Je suis le peuple mardi 12 janvier 2016

Critique Je suis le peuple

Revolution will not be televised, par Adrien Mitterrand

Je suis le peuple

réalisé par Anna Roussillon

Bien avant la révolution égyptienne, Anna Roussillon projetait de faire un film sur la vie quotidienne de Farraj et de sa famille dans le village de La Jezira, au sud de Louxor. Après que la place Tahrir soit devenue l’épicentre des bouleversements politiques du pays, elle décide de retourner auprès d’eux. Loin du Caire, la réalisatrice se détourne alors des images spectaculaires que nous connaissons pour se concentrer sur ceux qui les regardent et vivent la révolution loin des événements. Son choix débouche sur un film d’immersion poignant, dont la grande réussite tient au rapport intime qu’elle tisse avec une révolution bien plus profonde que le renversement d’un régime politique.

Cheminement

Dans Je suis le peuple les manifestations du Caire n’apparaissent quasiment que via des écrans de télévision. Il y a tout d’abord le poste devant lequel se tient la réalisatrice rentrée en France, qui n’en revient pas d’avoir quitté l’Égypte à la veille de la révolution. Puis il y a la télévision de Farraj, le premier lien entre la famille et la place Tahrir, qu’Anna Roussillon filmera régulièrement. On y scrute les images désormais célèbres de la place envahie par la foule, poings et drapeaux levés, ou encore le visage défait de Moubarak derrière les barreaux, spectacle littéralement incroyable pour les habitants de La Jezira. S’il est admis que les révolutions se nourrissent d’instants partagés dans l’exaltation, comment se traduisent-elles dans un environnement dont le quotidien reste en apparence inchangé ? Voilà la question passionnante qui nourrit le film Anna Roussillon, et ce qu’elle parvient à révéler, en plus d’être très beau, est essentiel.

Véritable centre de gravité du film, Farraj, père de famille et paysan, est au cœur de l’attention de la documentariste. Observé à son échelle, la révolution s’apparente davantage à un processus qu’à un événement. Inscrite sur un temps long et restituée comme une expérience personnelle, elle est filmée comme un cheminement semé de peur, d’hésitations, de retours en arrière, de fierté blessée et de redécouverte d’un nouveau langage. Assumant sa présence derrière la caméra, Anna Roussillon sonde les émotions de Farraj et de ses proches, sans oublier de révéler les siennes. C’est la relation d’amitié qui se noue de part et d’autre de la caméra qui nous donne alors un point d’ancrage à ce processus de changement en marche. Les contradictions de comportement de Farraj ne sont pas filmées pour elles-mêmes, mais comme les différentes étapes d’un cheminement lent, que la réalisatrice prend le temps de suivre sur deux ans et demi.

De part et d’autre de la caméra

La présence de la caméra reste ainsi constamment perceptible, nourrissant le propos du film bien plus qu’elle ne le gêne. Car ce qui est dit est filmé, chacun en a bien conscience : il faut désormais choisir, argumenter, convaincre, s’afficher, sur un terrain qui était bien plus difficile à arpenter quelques mois plus tôt (soit du fait de la censure, soit comme conséquence de l’inéluctable acceptation). La reconquête de ces émotions, celles du plaisir de s’exprimer, apparaissent comme la base même de la révolution. On revient à un rapport intime du politique, qui avait déjà été abordé l’année dernière dans Territoire de la liberté d’Alexander Kouznetsov, comme s’il fallait finalement reprendre à zéro, se souvenir de la sensation même de la démocratie, la réapprendre, et par la suite l’entretenir, constamment. La réalisatrice parvient à capter cette prise de conscience précieuse d’un citoyen de son propre pouvoir, et de son appartenance à un groupe plus large, détenteur de la plus grande force politique qui soit : le passage du Je au Nous, non plus à dimension familiale ou professionnelle, mais dans une veine politique. Les femmes en revanche, auxquelles la réalisatrice porte une attention particulière, semblent quant à elles plus détachées, arguant que rien ne changera réellement quel que soit le résultat, s’en prenant même à Anna Roussillon et à son mode de vie occidental - avec humour certes, mais fermeté. Ces étonnantes séquences en demi-teinte apportent au film une richesse supplémentaire, révélant encore un peu plus le difficile exercice d’écoute et de compréhension mutuelles.

De part et d’autre du film

En se laissant aller elle-même à ce tourbillon révolutionnaire, Anna Roussillon parvient ainsi à saisir un souffle bien plus éloquent que les bourrasques médiatiques auxquelles nous sommes habitués. Je suis le peuple est un film qui ouvre le champ des possibles du fait même qu’il se détourne d’un traitement événementiel de son sujet, pour capter le temps qui passe et qui fait son œuvre dans les esprits. Les dissensions culturelles et politiques qu’il dévoile deviennent ainsi le moteur même du processus en marche, et les disputes entre les personnages des étapes parmi les plus riches de ce renouveau. Dans la chaleur d’une soirée calme, ou à la suite d’une naissance, la révolution s’inscrit dans un quotidien : il s’agit d’un moment avec son fils, d’une conversation entre voisins teintée de mauvaise foi, ou d’une colère contenue envers soi-même. Les choses ne sont pas tellement améliorées en apparence, en témoignent les pénuries. Et pourtant la démocratie se dévoile dans un rapport au monde renouvelé. Elle se révèle peu à peu non pas comme une victoire matérielle ni une adhésion sans réserve à un mouvement d’opinion, ces mensonges sans cesse réitérés, mais plutôt comme une remise en cause permanente, une lutte qui jamais ne finit. Et le cheminement passe par cette prise de conscience qu’une fois le dictateur déchu, la démocratie se retrouve avant tout menacée par ceux qui s’en réclament dès lors qu’ils prétendent au pouvoir. En témoigne l’intervention dans les dernières minutes du film d’Al-Sissi, réclamant l’union sacrée autour de l’armée face à la menace du terrorisme. Mais point de pessimisme ici, et la panne de courant qui vient interrompre son discours est un heureux hasard, offrant l’occasion de se rappeler comme Farraj que désormais, il y aura toujours la place Tahrir.

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