Accueil > Actualité ciné > Critique > Jeunesse mardi 6 septembre 2016

Critique Jeunesse

© Alfama Films

Fièvres juvéniles, par Benoît Smith

Jeunesse

réalisé par Julien Samani

Le héros de cette adaptation d’une nouvelle de Joseph Conrad s’appelle Zico. Avide d’aventures au grand large, le jeune homme y va au bagout pour s’incruster dans l’équipage de la Judée qui appareille justement pour l’Angola. Tout au long du film, les marins et le spectateur devront serrer un peu les dents pour supporter ce personnage dont la grande gueule prétend pallier l’inexpérience, qui rêve de s’élever au-dessus du poste de matelot qu’il a arraché et prendre en main son propre destin sur la mer. Difficile de dire si cet agacement est provoqué à dessein, ou si c’est un effet secondaire du jeu du comédien Kévin Azaïs à l’énergie démonstrative. Le fait est qu’il faut être patient pour ne pas céder à l’antipathie face à cet entêtement offensif et insensé à vouloir conquérir l’inconnu (de lui autant qu’au sens général). D’autant plus que le personnage est entouré d’autres qui ont déjà frayé avec cet inconnu et en sont revenus, qui en portent les marques dans l’alerte de leurs regards, la neutralité de leurs récits et la maîtrise de leurs gestes, et qui se sont résignés à y finir leurs vies sans manquer à personne. Ces autres n’en sont pas pour autant sinistres : leur façon d’endosser cette résignation n’exclut même pas la comédie, comme en témoigne l’irascible second José, joué par l’excellent Samir Guesmi. Ce sont plutôt les rodomontades de Zico qui créent le malaise (de l’équipage comme du spectateur), exacerbant un conflit entre le fantasme d’aventure qui anime celui qui ignore et la désillusion qui habite ceux qui en savent trop.

Au gré des flots

Le film, première fiction de Julien Samani qui a auparavant trempé dans le documentaire (La Peau trouée), a un peu de Zico en lui. Démonstratif dans ses intentions artistiques, il cède de temps à autre à la tentation de sur-composer de jolis plans, de savants à-plats de couleurs ou de textures percés de jours, quelques mouvements d’appareil impétueux, sans toujours réussir à évoquer autre chose que ses efforts de recherche esthétique. De même, son invocation des thèmes électroniques d’Ulysse Klotz se fait pesante, jusqu’à laisser cette musique contaminer le sujet quand Zico allume un lecteur de cassettes et se met à écouter ces mêmes thèmes. Et pourtant, à travers ce léger surmoi de créateur de formes, pointe une vraie intuition de cinéaste. L’humilité qu’il a, par exemple, de garder solidaires du pont de la Judée ses cadrages des scènes de navigation, au milieu d’eaux jamais tout à fait calmes, lui permet très naturellement de figurer la dépendance de l’homme en mer vis-à-vis des battements de l’immensité. La caméra et le pont ont beau rester campés sur leur axe commun, c’est le monde autour d’eux qui tangue et soumet le bateau et les hommes à ses palpitations. Il n’y a guère qu’une tempête pour perturber cet équilibre, faisant vaciller le cadre vis-à-vis du décor. À l’issue de celle-ci, la caméra suit un moment un Zico accablé qui arpente le pont dévasté, puis quitte le personnage pour reprendre sa position de vigie imperturbable fixant la proue et le tangage, en attendant que Zico entre de lui-même dans le champ, soumis de nouveau à un régime de composition d’image revenu à la normale.

En avant, jeunesse !

C’est aussi cela que raconte Jeunesse de Samani : une maturation, sous forme de progressive acceptation que la fougue de la jeunesse ne peut pas tout conquérir, qu’il est des lois non écrites avec lesquelles il vaut mieux composer. On peut alors voir dans le film une certaine audace à se choisir un protagoniste aussi volontariste et buté, rendant le processus de cette maturation plus improbable. Peut-être pour ne pas risquer d’être laborieux en mettant en scène ce processus, Samani s’en sort par l’ellipse, séparant ainsi à plusieurs reprises un moment de choix incertain de Zico et, à la scène suivante, celui où il a pris la décision de poursuivre l’aventure selon des termes qu’il n’a pas écrits. Les issues de telles ellipses peuvent apparaître comme des renoncements, mais jamais comme des échecs : plutôt comme des pas en avant, dans la direction d’un certain ordre des choses, faits dans la conscience qu’une fois les premiers pas faits il était illusoire de prétendre rebrousser chemin. C’est cette idée d’une conscience s’infiltrant malgré tout, cet effritement de l’illusion de n’agir qu’à sa seule guise dans le monde, qui finissent par rendre Zico et son film sympathiques, au-delà de leurs rodomontades.

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