Accueil > Actualité ciné > Critique > Jimmy P. (Psychothérapie d’un Indien des plaines) mardi 10 septembre 2013

Critique Jimmy P. (Psychothérapie d'un Indien des plaines)

La Cicatrice, par Théo Ribeton

Jimmy P. (Psychothérapie d’un Indien des plaines)

réalisé par Arnaud Desplechin

Figure déjà en sommeil dans son cinéma éminemment psychanalytique (il donnait discrètement son nom à la thérapeute de Rois et Reine), Georges Devereux éclot avec Jimmy P. en plein centre de la galaxie d’Arnaud Desplechin. Il en incarne en fait le phénix : l’éclatant basculement qui voit Mathieu Amalric, éternel infirme d’une œuvre obsédée par les plaies de l’esprit, devenir ici celui qui les soigne. Invité à combler les lacunes de l’équipe médicale de la clinique Menninger, qui bute sur le cas d’un vétéran Blackfoot atteint de sévères migraines (sublime Benicio Del Toro), le fondateur de l’ethnopsychanalyse entame avec ce dernier une thérapie patiente, puisant à la fois dans l’enracinement culturel de l’Amérindien – le docteur entre en piste comme un Géo Trouvetou de l’anthropologie, Européen fantasque et polyglotte fasciné par les subtilités tribales des Mohaves et des Pieds-Noirs – et dans sa simple condition d’être humain, à la fois intime et universelle.

Jimmy P. est le résultat d’un singulier assourdissement du cinéma d’Arnaud Desplechin qui, comme touché par une étrange sédation, prend ses distances avec l’art choral et enivrant qui fut longtemps le sien. Apaisé, le cinéaste s’entiche pour la première fois d’une certaine forme de majesté, qui commence par une splendeur de l’immense : les Grandes Plaines, ou le décor le plus mélancolique du territoire américain. Ni aride comme les déserts du Sud, ni nauséeux comme la vallée du Mississippi, cet espace inonde de toute sa terrassante immobilité l’ouverture du film, convoquant pêle-mêle Robert Redford et le Cimino de La Porte du Paradis, ainsi qu’autant de personnages transfigurés par la monumentalité environnante. Ici, la plane immensité relie l’espace physique de la clinique de Topeka (Kansas) et l’espace mental des rêves et des souvenirs d’enfance de Jimmy Picard (dans le lointain Montana). Elle accueille aussi un geste de cinéaste dont la maîtrise monte d’un cran : plus d’enchâssement virtuose, de montage fiévreux, mais une élégance au repos à laquelle ce territoire immuable sied à ravir. Singulièrement daté, Jimmy P. se teinte d’un classicisme extrêmement gracieux, aux accents parfois hitchcockiens – des physiques d’un autre temps de Gina McKee et Larry Pine aux orchestrations herrmanniennes d’Howard Shore. L’écrin est posé pour une déambulation entre le rêve et l’éveil (que le patient confond dans ses vertiges), dont le fil rouge, on ne peut plus simple, n’est que le premier amour du cinéma de Desplechin : une conversation.

Au rythme lent des « see you tomorrow » qui ponctuent les séances, se noue une indéfectible amitié entre Picard et Devereux, une confiance intacte et candide. Une infinie minutie préside à l’écriture de cette relation : Desplechin ne cède jamais à l’émotion sur commande, retenant bien toute la pudeur de ces rapports à la fois intimes et professionnels, très circonscrits au cabinet du psychiatre (nomade : le bureau, le jardin, etc.). L’éclat complice n’est jamais qu’un sourire, un geste, une subtile marque de bienveillance : sa rareté en fait toute la bouleversante saveur. Pourtant, la position de l’analyste est indissociable d’une certaine forme de séduction : les premières séances donnent lieu à de délicieux moments d’apprivoisement, où le docteur fait ses gammes (« parlez-moi de votre enfance ») et le patient oscille entre perplexité et curiosité. Les deux hommes se nouent peu à peu l’un à l’autre, à mesure que leur profonde dissemblance devient une magnifique symétrie : deux hors-champs génocidaires (les Amérindiens, les Juifs d’Europe), imperceptiblement distillés dans le film, ajoutent à leur camaraderie une discrète fraternité de rescapés.

À l’assaut, donc, de l’intime de ce Jimmy Picard. Il faut, selon la formule consacrée d’Herman Melville, un Champollion pour déchiffrer l’Égypte de chaque homme ; c’est à cette immense exploration que s’attelle le psychanalyste, plongeant le film dans l’entremêlement des souvenirs rapportés par le patient – s’amorce de séance en séance une somnolence lucide, à laquelle le réel échappe peu à peu. Benicio Del Toro, sans doute le plus grand acteur de cette année de cinéma, y consacre une partition de tragédien, puissamment physique ; son jeu précis est imprégné par son altérité d’Indien (bien que l’acteur soit mexicain), qui passe notamment par un troublant langage du corps : à plusieurs questions du docteur, il ne répond que par un geste de la main, une courbure du visage. À mesure que les séances inondent graduellement le film, et que rêve et éveil se superposent, Jimmy P. n’est bientôt plus habité que par ce colosse naviguant dans sa mémoire, des scènes traumatiques de l’enfance au souvenir de femmes aimées. C’est au terme d’une très progressive réconciliation avec les images féminines de sa vie (une sœur, une épouse, un amour) que cet Ulysse du divan regagne son île, sa paix ; comme souvent chez Desplechin, c’est l’équilibre psychique enfin trouvé qui offre au film sa conclusion (à commencer par Sylvia qui « rendit » Paul Dédalus à lui-même dans Comment je me suis disputé), mais il se débarrasse ici d’une part de la roublardise avec laquelle le cinéaste exacerbait par le passé les angoisses et les fantasmes des personnages, et d’autre part du boniment explicatif très littéraire qu’il se plaisait alors à tisser autour d’eux.

Grâce à cet apaisement, et en dépit de son académisme de surface, Jimmy P. fait figure de guérison pour Arnaud Desplechin. Jamais le cinéaste n’a approché avec un tel resserrement, ni une telle sérénité, ce motif originel de son cinéma qu’est la blessure de l’âme. Tapie dans la chair du film, la cicatrice fait graviter autour d’elle tous les voyages intérieurs des personnages. L’emblème de ce périple qui s’achève (et qui fait très sincèrement se demander : que fera Desplechin après ?) est bien sûr Mathieu Amalric : à travers un archipel de trois à quatre films, de Comment je me suis disputé à Un conte de Noël, le comédien fait figure de foyer sismique dans l’œuvre du cinéaste. C’est par lui que la brûlure psychique se contamine à la population entière ; c’est bien lui le patient zéro, le porteur d’un mal qu’il fait osciller entre la simple bizarrerie et la quasi démence. Fort d’un tel cheminement, couvert de cicatrices, Amalric vit aujourd’hui une cinglante métamorphose. Jadis mutilé, il n’est plus finalement que le druide, sage dispensateur d’une science soulagée. Les deux hommes se séparent et tandis que Jimmy P. retrouve sa fille, Devereux confie son sentiment au psychiatre de l’établissement : « je n’ai pas traité Picard parce que c’était un Indien, mais parce qu’il était en mon pouvoir de l’aider. » Ainsi s’éteint une œuvre : sur l’image, douce et familière, d’un guérisseur.

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