Accueil > Actualité ciné > Critique > Jimmy Rivière mardi 8 mars 2011

Critique Jimmy Rivière

Les poings dans les poches, par Clément Graminiès

Jimmy Rivière

réalisé par Teddy Lussi-Modeste

Œuvre brute et à fleur de peau, Jimmy Rivière est le premier long-métrage de Teddy Lussi-Modeste, jeune réalisateur de 32 ans qui s’est adjoint les services de Rebecca Zlotowski pour l’écriture du scénario. Dans la mouvance de cette réjouissante nouvelle vague du cinéma français (Belle Épine, Memory Lane, La Vie au ranch, etc.), le réalisateur fait de son personnage principal un véritable corps-écran, à la fois rageur et maladroit, et doit beaucoup à l’implication de son acteur principal, Guillaume Gouix, belle révélation du film.

Ces derniers mois, on a beaucoup parlé de cette nouvelle génération de réalisateurs et réalisatrices, tous nés entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, qui ont pour premier point commun d’avoir sorti leur premier long-métrage de cinéma en 2010. Mais le rapprochement entre ces nouvelles figures ne s’arrête bien heureusement pas à ce hasard de calendrier. Parmi eux, de Sophie Letourneur à Rebecca Zlotowski en passant par Mikhaël Hers, on retrouve cette même volonté de dépeindre – sans se rendre esclave de certains modèles de cinéma un peu trop étouffants – une génération (les « vingtenaires »), égarée quelque part entre les affres d’une adolescence aux limites de plus en plus floues et un âge adulte qui se devrait d’être moins hésitant. Que ce soit dans les belles réussites que sont La Vie au ranch, Belle Épine ou encore Memory Lane, on plonge dans un entre-deux confus où les flux se contredisent en permanence (élan contre mélancolie), donnant le sentiment que quelque chose se perd en cours de route, sans que l’on sache exactement quoi. Ce chaos a des tonalités différentes dans chaque film : l’absurde dans La Vie au ranch, le spleen dans Belle Épine. Dans Jimmy Rivière, il est surtout question de rage, celle de ne pouvoir faire accepter sa valeur individuelle face à l’harmonie communautaire, aussi utopique soit-elle.

C’est le combat de chaque jour de ce jeune homme issu d’une communauté de gens du voyage très proche du pentecôtisme. Alors qu’on attend de lui qu’il soit un adulte responsable – entendons par là susceptible de prêcher la bonne parole auprès d’autres âmes égarées –, Jimmy n’arrive pas à se défaire de ses deux passions : la boxe thaï et sa petite amie Sonia (Hafsia Herzi). Dans un cas comme dans l’autre, il est avant tout question du corps de Jimmy : corps qui se bat, bouscule, frappe, corps qui étreint, possède, s’abandonne. Que ce soit sur le ring, guidé par les conseils d’un entraîneur à qui on ne la fait pas (incarné par Béatrice Dalle, toujours là où on ne l’attend pas) ou à l’arrière de son camping-car pour vivre une passion dévorante, Jimmy Rivière fait de son corps son seul moyen d’expression, la seule possibilité de canaliser une énergie nourrie d’une colère dont on ne comprend jamais véritablement la source. L’exigence de la communauté est sans concession : mené par José (Serge Riaboukine), le groupe lui demande de nier son essence même en abandonnant tout ce qui caractérise le jeune homme. Celui-ci tente de s’y plier, et c’est peut-être dans certaines de ces scènes que le film trouve ses quelques limites : sans bien comprendre les enjeux auxquels il souhaite pourtant se soumettre (le discours autour de la croyance fleure bon la légère caricature), Jimmy frôle parfois la désincarnation, prisonnier d’enjeux ou d’affronts dont l’intensité n’est pas vraiment relayée à l’écran (la scène où, à bout, il tabasse un autre jeune du marché où il travaille par exemple).

Totalement en phase avec son personnage principal, le film prend sa plus belle dimension lorsqu’il permet à celui-ci d’exprimer tout ce qui devrait être réprimé. Quelque part entre la hargne agressive d’un Marlon Brando et la rage suicidaire d’un James Dean, Guillaume Gouix porte littéralement Jimmy en lui donnant une véritable matière. Mais plus que lui donner un corps (nerveux et athlétique), l’acteur lui offre aussi un visage singulier doté de grands yeux verts traversés par de bouleversants éclats. Selon son interlocuteur et son environnement, le garçon est tour à tour immature et impulsif (notamment lorsqu’on aborde la question de la foi) ou étonnamment sensible et lucide lorsqu’il est question de l’isolement dont il souffre depuis qu’il a trahi les attentes de sa communauté. Les scènes en compagnie d’Hafsia Herzi sont parmi les plus réussies. Leurs rapports fusionnels, faits d’agressivité et d’incessantes engueulades, laissent éclater de purs moments de tendresse. Si on pense bien évidemment à cette scène de fin qui s’ouvre aux perspectives les plus inattendues, la scène où Sonia débarque dans le vestiaire des boxeurs pour crier sa colère à celui qu’elle aime est une des plus surprenantes déclarations d’amour qu’il ait été donné de voir ces derniers temps au cinéma. L’ombre de Pialat n’est jamais très loin (d’autant plus qu’Hafsia Herzi retrouve le bagout qui a fait sa réputation dans La Graine et le mulet), mais Teddy Lussi-Modeste n’a pas la misanthropie de son aîné qui n’offrait à ses personnages que très peu de respirations. Le jeune réalisateur se pose ici en relais d’une destinée qui ne demande justement qu’à ce qu’on fasse acte de générosité, ce qui nous donne envie de le suivre de très près pour ses prochains projets.

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