Accueil > Actualité ciné > Critique > Jodorowsky’s Dune mardi 15 mars 2016

Critique Jodorowsky's Dune

La porte du paradis, par Adrien Mitterrand

Jodorowsky’s Dune

réalisé par Frank Pavich

Source de fantasmes cinématographiques s’il en est, le roman Dune de Frank Herbert est toujours en attente d’une adaptation digne de ce nom. On se souvient bien évidemment du seul film que David Lynch en soit venu à renier, un peu moins de la mini-série tout à fait dispensable du début des années 2000. Encore récemment, en 2011, un projet d’adaptation fut relancé par la Paramount, puis abandonné. Jodorowsky’s Dune nous replonge dans la toute première de ces tentatives. Nous sommes alors en 1975, soit deux ans avant la sortie du premier Star Wars. Quand il s’attaque à l’adaptation du célèbre roman de Frank Herbert, le célèbre représentant du psychédélisme cinématographique qu’est Alejandro Jodorowsky est au sommet de sa folie artistique. Entouré des plus incroyables partenaires (Dali, Orson Welles, HR Giger, Moebius, Mick Jagger, les groupes Pink Floyd et Magma…), il n’ambitionnait rien de moins que de faire de Dune « le film le plus important de l’histoire de l’humanité ».

La première chose qui saute aux yeux devant le film de Frank Pavich, c’est qu’il est un produit parfaitement calibré pour répondre aux canons télévisuels les plus éculés – triste contradiction pour une production qui narre l’ambition qu’avait Jodorowsky de bouleverser les codes hollywoodiens. Mais il faut tout de même reconnaître que le récit qu’il dévoile est habilement mené, notamment lorsqu’il laisse deviner les liens entre cet échec et la fin d’une certaine conception du grand cinéma de divertissement. Car, au-delà du coup d’arrêt de la carrière du cinéaste, l’histoire qui nous est racontée préfigure d’une certaine manière le grand virage du cinéma hollywoodien de la fin des années 70.

Space Don Quichotte

Dune est un roman de science-fiction à l’univers si riche, si complexe, qu’il peut sembler totalement opaque au non-connaisseur qui ose s’y aventurer. Loin de vouloir simplifier le contenu original, Alejandro Jodorowsky travaillait au contraire à l’enrichir, à le rendre plus fou, plus mystique encore. À l’incontournable dichotomie du cinéma écartelé entre art et industrie, le réalisateur répond dès l’ouverture du documentaire : il est un art, et ne doit donc avoir aucune limite en terme de créativité. Il fallait ainsi réunir les plus grands, les plus inspirés de l’époque, seule garantie d’être à la hauteur d’une telle adaptation. Cette science-fiction là allait enfin faire le pont entre l’avant-garde et la culture pop, entre l’underground et le cinéma grand public, entre les maîtres vieillissants et les nouvelles pousses. Elle serait un nouveau et grand manifeste surréaliste, cinématographique cette fois, en même temps qu’un voyage spirituel qui changerait la face du monde.

Quiconque a déjà entendu Alejandro Jodorowsky parler a pu se rendre compte à quel point il est un conteur hors pair. Du haut de ses 84 ans au moment du tournage du documentaire, celui qui fut une des dernières figures du surréalisme revient ainsi sur l’élaboration de ce projet pharaonique. De ses histoires, tout est simplement impensable à l’heure actuelle. Il faut l’entendre raconter sa manière d’approcher Orson Welles dans un restaurant parisien pour lui proposer le rôle du baron Harkonnen, ou encore décrire le plan d’ouverture du film, dont l’ambition a de quoi encore laisser rêveur aujourd’hui. Ces récits sont déjà en eux-mêmes un grand spectacle, tous si improbables qu’ils en deviendraient plausibles. Or que reste-t-il de tout cela ? Quasiment rien, si ce n’est une bible, énorme ouvrage comprenant le story-board de Moebius et les dessins préparatoires de Giger, entre autres.

Les belles histoires méritent d’être embellies

Bien entendu, Jodorowsky’s Dune n’est pas de ces documentaires qui incitent à prendre de la distance vis-à-vis de la succession de légendes qui nous sont exposées : sa seule et unique fonction est de nous révéler à quel point ce Dune-là aurait été fabuleux. Les airs de making-of promotionnel qu’il emprunte par moments se révèlent d’ailleurs assez agaçants. Mais une dimension plus intéressante se révèle peu à peu derrière cette surface un peu lisse. Nous revivons en effet le montage du projet comme un de ces points de jonction de l’histoire, où plusieurs chemins se dessinent, incitant à se demander après coup « et si… ? ». Le film aurait peut-être, par sa simple ambition, éclipsé la sortie de Star Wars, qui sait… À moins qu’il n’ait été un échec tonitruant, anticipant celui de La Porte du paradis de Michael Cimino, précipitant ainsi encore plus la fin du Nouvel Hollywood.

Jodorowsky’s Dune est ainsi empreint d’une discrète mélancolie, celle de l’échec d’une certaine contre-culture à franchir le cap des années 80, si ce n’est pour les initiés. On repense par exemple à George Romero, qui lui aussi débordait d’ambition pour un Day of the Dead pensé comme l’apogée spectaculaire de sa trilogie des morts vivants. On le sait, Romero accoucha à l’arrivée d’un film fauché encore aujourd’hui mésestimé, tandis que déferlaient sur les écrans les grosses machines de Lucas, Spielberg et Zemeckis. L’époque avait changé, Hollywood aussi. Une partie de l’équipe réunie par Jodorowsky pour Dune se retrouvera néanmoins sur le premier Alien, contre-point saisissant de noirceur à la science-fiction grand public de Star Wars. Mais plus aucune production hollywoodienne du genre ne bénéficiera d’une ambition aussi totale que celle que Jodorowsky avait pour son Dune. Certains réussiront bien à ruser par la suite, détournant des projets à la barbe de studios pour les rendre plus subversifs qu’ils n’en avaient l’air de prime abord (Verhoeven avec son génial Starship Troopers, s’il ne fallait en citer qu’un). Mais Jodorowsky avait pour lui cette croyance qu’un tel projet pouvait avancer en pleine lumière. C’était bien sûr sans compter qu’Hollywood n’a jamais cessé d’être une industrie, et ce même dans ses époques en apparences les plus libres. Quarante ans après son échec, une lueur réapparaît dans son regard dès lors que le réalisateur se met à décrire des scènes de son faramineux Dune, exprimant tour à tour folie, amertume, rage, et un désir absolu de cinéma. Or c’est quand il laisse cette lueur-là vivre que le documentaire de Frank Pavich est de loin le plus convaincant.

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