Accueil > Actualité ciné > Critique > John From mardi 24 mai 2016

Critique John From

© Shellac Distribution

Lenteur de la jeune fille, par Raphaëlle Pireyre

John From

réalisé par João Nicolau

Dans le rythme

Le second long métrage de João Nicolau aurait merveilleusement trouvé sa place dans la belle programmation consacrée l’an dernier par le Forum des Images à la représentation de la jeune fille au cinéma. S’étaient alors succédé, à travers projections et conférences, des figures féminines aux corps indécis entre l’enfance et l’âge adulte, objets de désir et de mystère. C’est justement dans une période transitoire que le cinéaste portugais choisit de faire le portrait de Rita : entre deux années scolaires, au beau milieu d’un été, prise dans la langueur des journées de vacances ; entre deux amours aussi, elle dit au revoir à un garçon de son âge avant de jeter son dévolu sur un voisin deux fois plus âgé qu’elle. Nicolau prend son personnage suffisamment au sérieux pour ne pas le rabattre à un sujet ou une thématique, pour ne pas réduire ses agissements ou aspirations à la psychologie de son âge. En revanche, il en fait assurément un motif de cinéma. Plutôt qu’un corps en devenir, la jeune fille apparaît comme un corps au ralenti. Avec indolence, elle oscille de l’inaction à la lenteur, avant de traverser énergiquement le cadre fixe du quartier résidentiel de Lisbonne qu’elle habite. Le film entier est traversé de musiques, celle que joue Rita au piano de la salle de quartier, ou qu’elle écoute sur son iPod. Tout autant que son corps est perméable aux variations de tonalités des airs qu’elle écoute, le film se plie à de perpétuelles et subtiles ruptures rythmiques.

De Lisbonne à Nouméa

On sent un vif plaisir pour le cinéaste à filmer son propre quartier de Telheiras, autant pour ce qu’il offre de banalité de zone résidentielle que pour la plasticité des emboîtements d’espaces qu’il offre au regard. La précision et la netteté des cadres décollent de leur banalité ces espaces que Rita traverse jour après jour pour leur donner une pointe d’incongruité, déjà présente dans le tout premier plan qui voit une paire de tongs flotter sur un sur une terrasse inondée. Dans le très prosaïque quotidien de Rita flotte déjà un parfum d’exotisme, comme la nature se manifeste timidement en arrière plan au travers des murs du quartier, prête à s’insinuer dans cet espace urbain. Il suffira de la rencontre avec un voisin, père célibataire et photographe, pour recouvrir le l’ennui tranquille d’excitation et pour que la visite d’une exposition de photographies qu’il a prises en Mélanésie donne des airs d’île du Pacifique à ce quartier classe moyenne lisboète. Ce mélange des genres ouvre alors la chronique ancrée dans la banalité de la quotidienneté à une forme de fantastique et de merveilleux qui s’engouffre dans le récit de la même façon qu’un épais brouillard pénètre dans le sous-sol de l’immeuble. Dans les interstices laissés vacants par l’inactivité de Rita viennent se loger ses rêves d’aventure. Le film se laisse alors envoûter par un parfum d’ailleurs autant que la jeune fille par cet époux fantasmé. C’est qu’en plus de rendre le monde musical, João Nicolau compose en peintre des cadres qui dans la première partie, fonctionnent comme des aplats abstraits de couleurs vives, avant d’évoquer la période tahitienne de Gauguin. La jeune fille n’est alors pas seulement dans son cinéma, un corps énigmatique, mais la volonté qui transfigure les lignes droites du quartier en une cartographie imaginaire.

Annonces