Accueil > Actualité ciné > Critique > Jules et Jim mardi 10 juillet 2012

Critique Jules et Jim

La raison du plus moderne n’est pas toujours la meilleure, par Benoît Smith

Jules et Jim

réalisé par François Truffaut

Parmi les films issus de la Nouvelle Vague française et brandis en référence (notamment par des cinéastes ultérieurs), Jules et Jim (1962) est volontiers cité aux côtés d’À bout de souffle, de Pierrot le fou et des Quatre Cents Coups. Mais on s’en doute : derrière l’étiquette « film emblématique », chacun de ceux-là recèle sa singularité propre, émanant principalement de celle de son auteur, la fine équipe étant tout sauf homogène derrière les grandes lignes de son combat artistique. Et à mieux regarder Jules et Jim (par exemple à l’occasion de son actuelle reprise en copie restaurée pour son cinquantième anniversaire), il n’est pas sûr que sa singularité soit dénuée d’arrière-pensées dans le progressisme pour lequel on le célèbre.

Bien sûr, François Truffaut emploie ici les grands moyens pour rompre l’enfermement du travail de studio qui caractérisait jusqu’ici le cinéma dramatique français. Fréquence des tournages en extérieur, caméra mobile (avec l’appui d’un précieux compagnon des débuts de Godard et Truffaut, le chef opérateur Raoul Coutard) osant plans aériens et travellings enlevés, application des principes anti-académiques de la Nouvelle Vague (inclusion d’images d’archives pour le repérage historique, voix-off récitant des passages du roman en lieu et place d’une reconstitution scénaristique et/ou visuelle qui eût été empesée) : un tel débridement de la mise en scène desserre indéniablement le corset d’un certain artisanat cinématographique.

Et puis, la thématique que cette adaptation du roman homonyme d’Henri-Pierre Roché reprend à son compte paraît audacieuse pour ces années 1960. Jules l’Autrichien (Oskar Werner) et Jim le Français (Henri Serre) se rencontrent en 1912 et deviennent les meilleurs amis du monde, au point de craindre de susciter de méchantes rumeurs sur leur relation. Ils rencontrent tous deux la fantasque Catherine (Jeanne Moreau), l’acceptent dans leur intimité et s’en entichent ; mais après avoir joué un peu avec leurs sentiments, elle choisit Jules, qu’elle épouse. Pas si grave : Jim se fiance, l’amitié virile perdure, survit même à la Première Guerre mondiale où les deux hommes craignaient de s’entre-tuer. Jim retrouve ensuite Jules, sa femme et leur fille dans leur chalet allemand, où il apprend que la relation du couple s’est entre-temps dégradée et que Catherine a pris des amants. Elle et Jim se rapprochent et finissent par se mettre ensemble, sous le toit de Jules qui l’accepte et même l’encourage pour ne pas voir disparaître Catherine. Seulement, les valses-hésitations des désirs ajoutent leur lot de complications et teintent de gris les sentiments. Tout cela finira tragiquement.

La femme idéale ?

Chronique sans pudibonderie apparente d’un ménage à trois assumé, maîtresse femme menant la danse et poussant la chansonnette « dans l’tourbillon d’la vie » (phénoménale Moreau), images courant à la rencontre de la réalité de leur sujet : Jules et Jim peut bien porter, avec ses camarades de la Nouvelle Vague, un certain étendard de la modernité, tâcher d’ouvrir le cinéma français à l’écoute de son temps et du monde. Pourtant, par certains côtés, on se demande si ce monde traduit par Truffaut est tout à fait le monde, et pas plutôt le monde tel que le cinéaste se le réinvente, en tout cas issu de son imagination et qu’il nous promouvrait ici en en établissant arbitrairement les règles. Pour indice, l’ostensible regard enamouré qu’il porte sur Jeanne Moreau se double d’un manque d’intérêt criant pour tout autre personnage féminin, quand ce n’est pas pire : envers Gilberte, la fiancée délaissée de Jim, il épouse l’attitude de ce dernier ; et dans la scène où Jim, revenu à Paris, cherche à oublier Catherine auprès d’autres femmes mais ne trouve en elles que babillage et vacuité, l’empressement avec lequel le film désigne ces défauts exprime un mépris résolu et blessant. « L’homme qui aimait les femmes », comme Truffaut aimait à se présenter à travers l’acteur Charles Denner, se laisse ici aller à une misogynie assez antipathique.

Elle a d’ailleurs de quoi laisser perplexe, la façon dont Truffaut, à travers sa « femme idéale », son Jules et son Jim, entend donner une définition novatrice de la relation amoureuse au cinéma. On dirait que chaque tournant de l’histoire de ce ménage à trois arrive à point nommé pour en enjoliver le récit, pas forcément dans le meilleur du terme : en l’autorisant à se voiler la face sur les aspects les plus troubles de la réalité de son sujet. Dès le départ, la rencontre des deux hommes avec Catherine offre une dérivation opportune à leur proximité mutuelle pour le moins ambiguë ; la femme elle-même, s’immisçant entre eux, joue un peu sur ce terrain en se travestissant avec une casquette et une fausse moustache. Par la suite, il devient évident qu’à travers leurs relations respectives, chaotiques et néanmoins bien tolérantes avec Catherine, Jules et Jim continuent de vivre par procuration leur attirance mutuelle. D’où l’étonnant refrènement chez eux de la jalousie, qui ne se manifeste ouvertement que chez la femme – finalement pas si différente des autres, comme si aux yeux de Truffaut toutes les femmes devaient être dans l’excès pour ne pas être des objets. Pourtant, le cinéaste fait de ce personnage fantasque et exubérant l’unique pilote d’un ménage à trois tout entier soumis à ses variations de tempérament, gérant l’indécidabilité des sentiments de façon assez arbitraire au nom du fameux « tourbillon de la vie » (la chanson faisant office de déclaration d’intention du propos du film), focalisant sur elle le discours sur le désir quitte à en écarter les à-côtés (l’attirance entre Jules et Jim, notamment). Jusqu’à la tragédie finale, que le film invite à accueillir sereinement en regardant Jeanne Moreau droit dans les yeux.

La patte « romanesque » conservée par la mise en scène (lecture en off de passages du roman adapté, sous-titres...), a priori signe de respect de l’œuvre d’origine, contribue insidieusement à cet enjolivement du conte sentimental – d’autant plus qu’elle se substitue à des pans entiers de l’intrigue. Quelque part, en avançant une apologie romanesque aussi forcée de l’amour libre, Truffaut semble se chercher des prétextes pour esquiver certaines vérités sur l’amour qui le gênent.

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