Accueil > Actualité ciné > Critique > Kertu mardi 3 février 2015

Critique Kertu

Affirmation de soi, par Clément Graminiès

Kertu

réalisé par Ilmar Raag

Après s’être fait connaître en France avec le plaisant mais atone Une Estonienne à Paris, le réalisateur estonien Ilmar Raag revient dans son pays natal pour une œuvre intimiste et solaire autour d’une jeune trentenaire, Kertu, vivant un peu à l’écart de la communauté villageoise de l’île de Sareema. Née d’une famille de bourgeois un peu parvenus, la jeune femme vit sous la coupe d’une mère soucieuse du qu’en-dira-t-on et d’un père bourru et manipulateur. Ses parents ont toujours cultivé en elle une peur viscérale du monde extérieur, après avoir convaincu à peu près tout le monde que leur fille était simple d’esprit. Un homme ne croit pas à ce schéma imposé : il s’agit de Villu, un séducteur invétéré porté sur la bouteille et contraint de vivre avec sa mère paysanne dans une ferme de fortune. Kertu est intriguée par cet homme et va s’employer à le séduire avec toute l’ingénuité qui la caractérise. De plus en plus réceptif à ses charmes et intrigué par cette fille qui n’est pas si ralentie qu’elle en a l’air, Villu va par contre se heurter à la féroce opposition de la famille et des villageois. Tout l’enjeu du film naît donc de cette problématique duelle : comment s’affranchir du regard caricatural d’une micro-société pour accéder à une sorte de vérité intérieure (désirs, choix de vie, etc.) ?

Chefs d’accusation

Sur sa première partie, le film ne fait pas preuve d’une grande finesse dans la peinture de cette communauté et dans la typologie des membres de la famille de Kertu. Prisonniers de cette autarcie à laquelle les condamne l’île où ils vivent, les personnages font dans l’ensemble preuve d’une petitesse que chaque épreuve vient confirmer. Le mépris, les insultes et les menaces physiques cimentent le quotidien d’un village où la question d’une liaison entre Villu et Kertu semble avoir pris le pas sur toutes les autres préoccupations des habitants. L’exposé sociologique oriente tellement lourdement le regard du spectateur qu’on craint d’abord être l’otage d’un sentimentalisme manichéen où le réalisateur se chargerait de régler leur compte aux personnages les plus détestables pour satisfaire l’attente vengeresse du spectateur. Bien heureusement et en dépit d’une conclusion un peu facile, Kertu prend rapidement ses distances avec ces démonstrations affectées d’injustice pour emprunter des chemins de traverse largement profitables à l’incarnation et l’évolution du personnage-titre, offrant même la possibilité à des figures de seconds plans (la mère de Villu, par exemple) de gagner en épaisseur et en nuances.

Affirmation du libre-arbitre

Là où Kertu est certainement le plus convaincant, c’est d’ailleurs dans cette manière de laisser éclore en la jeune femme l’affirmation d’un libre-arbitre et le désir d’une venue au monde qu’on lui refusait jusqu’ici. En ce sens, l’arrière-plan du film est loin d’être anodin : alors que la chaleur estivale écrase les paysages ruraux, exaltant par la même occasion la sensualité malhabile de Kertu, la réalisation d’Ilmar Raag pose la question d’une mise en espace où l’horizon offre des perspectives inattendues. La symbolique pourrait sembler un peu facile si le dispositif ne servait qu’à river le personnage aux intentions de départ. Seulement, par touches subtiles dans le choix des cadres et le montage, le réalisateur nourrit son récit de suspensions propices à l’émancipation de son héroïne. Lors de la très réussie scène d’hôpital où Kertu doit subir un avortement, la femme-médecin finit par demander à sa patiente devant un parterre d’infirmières incrédules : « Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? » Ce à quoi la jeune femme répond « Je ne sais pas. On attend », laissant se dessiner le cul-de-sac dans lequel pourrait s’engager le film. À cet instant, le réalisateur prouve que son projet s’est rangé in fine derrière la volonté de son personnage, et non l’inverse. En ce sens et en dépit de quelques réelles faiblesses d’écritures, Kertu se révèle tout à fait estimable.

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