Accueil > Actualité ciné > Critique > L’Affaire Chebeya, un crime d’État ? mardi 3 avril 2012

Critique L'Affaire Chebeya, un crime d'État ?

Le procès du spectacle, par Antoine Oury

L’Affaire Chebeya, un crime d’État ?

réalisé par Thierry Michel

Le jeudi 2 juin 2010, Floribert Chebeya, activiste congolais des Droits de l’Homme et directeur exécutif de l’ONG « La Voix des sans-voix », est retrouvé mort dans sa voiture, tandis que le corps de son chauffeur Fidel Bazana reste introuvable. L’Affaire Chebeya suit le calvaire judiciaire pour faire reconnaître la responsabilité de l’État congolais dans ce qui semble très vite être un meurtre politique. Si le documentaire retranscrit avec adresse la négation bornée des hauts gradés, il peine à s’imposer une approche critique et analytique de l’affaire.

L’Affaire Chebeya est un documentaire de salle d’audience : le combat judiciaire qui oppose John Numbi (l’Inspecteur Général de la police congolaise) et cinq de ses généraux aux familles des victimes constitue le fil rouge que Thierry Michel s’applique à suivre. Le montage d’Idriss Gabel et d’Emmanuelle Dupuis, qui recompose parfois des confrontations entre les protagonistes, rend par ailleurs l’absurdité d’un procès floué : la cour martiale de la République Démocratique du Congo n’a pas le pouvoir de juger Numbi, général « trois étoiles ». Si l’homme est bien convoqué au tribunal, c’est en guise de « technicien renseignant » et non en tant que prévenu : même le banc des accusés ricane pendant cette comédie de procès. « Pas au courant », « Je ne sais rien », « Je n’ai jamais vu cet homme » : négations, falsifications, incohérences et impunité se mêlent joyeusement, jusqu’à cet ubuesque déni par un prévenu d’un numéro de téléphone… qui s’avère être celui de l’interrogé !

Thierry Michel, habitué de la République Démocratique du Congo et proche de la victime, connaît bien la situation politique du jeune État qui était déjà au centre des récents Katanga Business et Congo River. En montrant Floribert Chebeya moquer la grande supercherie que constituait le 50e anniversaire de l’indépendance du Congo, le documentariste parvient à restituer en quelques images d’archive l’effronterie de l’activiste, qui gênait à la fois le despote Joseph Kabila et les organisations internationales, plus portées sur la célébration que sur les lacunes de la république congolaise. Les images captées directement pendant le procès, elles, en restituent toute la précarité : les témoins comme les proches des victimes disparaissent de la cour d’appel, sont contraints de s’exiler en France ou au Canada. Quelques jours avant son assassinat, Floribert Chebeya comptait dénoncer à la Cour Pénale Internationale une milice gouvernementale congolaise, le bataillon Simba, pour la répression très meurtrière menée à l’encontre du mouvement « Bundu dia Kongo », dans le Bas-Congo. Dommage qu’en abordant l’affaire d’un strict point de vue congolais, L’Affaire Chebeya manque la diplomatie internationale et ses jeux de dénonciation/dissimulation.

Si la partie strictement procédurière de L’Affaire Chebeya s’avère plutôt passionnante, le reste du documentaire s’abîme dans des séquences inabouties et maladroites, la caméra et le zoom ayant la singulière manie de coller au plus près des effusions : l’enterrement du militant des Droits de l’Homme, comme l’exil volontaire de la veuve Chebeya, deviennent des exercices de compassion un peu gênants. Comment ne pas penser à une mise en scène lorsque la veuve Chebeya lit à la webcam un poème rédigé par sa fille au père défunt ? À cela viennent s’ajouter des musiques additionnelles du plus mauvais effet, qui discréditent souvent les images à l’écran quand une voix-off saturée de tournures étranges ne s’en charge pas. À l’inverse, Thierry Michel se révèle bien plus subtil lorsqu’il aborde d’une manière détournée l’inauguration, par un responsable d’une ONG notable, d’une stèle à Floribert Chebeya. Préférant filmer le pugilat qui s’ensuit pour déterminer qui va poser la première pierre, plutôt que les larmes ou le discours officiel, il donne un aperçu des possibilités interrogatrices de son approche documentaire.

Annonces