Accueil > Actualité ciné > Critique > L’Ange blessé mardi 10 mai 2016

Critique L'Ange blessé

Les enfants terribles, par Josué Morel

L’Ange blessé

Раненый Ангел / Ranenyy Angel

réalisé par Emir Baigazin

Après Leçons d’harmonie, Ours d’argent de la meilleure contribution artistique à la Berlinale de 2013, c’est assez discrètement que nous arrive le deuxième film du jeune Emir Baigazin. Construit autour de quatre parties, chacune centrée sur un adolescent (Jaras, Poussin, Crapaud et Aslan) et ponctuée d’un titre signifiant (le destin, la chute, l’avarice et le péché), L’Ange blessé offre quatre variations d’un même motif, annoncé par un titre assez programmatique : la perte de l’innocence, figurée par Baigazin comme un passage de la lumière à l’ombre. Ce que reconduit un petit fait commun à ces quatre récits interdépendants qui se déroulent toutefois dans le même village : les coupures d’électricité récurrentes imposées à la population afin de faire des économies. Cette idée très littérale de la lumière qui s’éteint est au cœur de l’écriture de Baigazin, chez qui l’espace est assez distinctement cisaillé en deux, la lumière et l’ombre, l’enfance et l’âge adulte. Par quatre fois, un enfant va être ainsi amené à glisser d’un espace à un autre : de l’espace du fils à celui du père (Jaras) ; de l’intérieur à l’extérieur (Poussin) ; de la surface à un souterrain (Crapaud) [1] ; et, aboutissement du processus, d’un espace physique à un espace mental dans le cas d’Aslan, dont le déplacement est cette fois-ci intériorisé – il finit par croire qu’il abrite en lui un arbre qui pousse.

Chapelet de plans

Si le film est d’une limpidité de sens un peu dommageable, il fait toutefois preuve d’une certaine maîtrise dans sa façon d’inscrire dans le cadre le franchissement d’une frontière morale, par un travail minutieux sur la lumière qui donne au film une robe fantastique. En cela, Baigazin fait déjà mieux que Leçons d’harmonie, dont l’habilité consistait avant tout à emprisonner ses personnages dans des compositions criant parfois trop ouvertement leur picturalité, là où les surcadrages aliénants de L’Ange blessé nourrissent une sécheresse du style, précis et dépouillé, plus directement mis au service du mouvement du film. Le véritable problème de ce deuxième film se trouve ailleurs : si Baigazin sait indubitablement tenir un plan, son cinéma affiche ses limites à l’échelle d’une séquence ou même d’une scène, tant son montage isole, à quelques exceptions près, chaque fragment les uns des autres. Le film ressemble dès lors à une suite de petites trouvailles dont la fragilité du liant apparaît d’autant plus visible au regard du potentiel rythmique – quatre actes, quatre vitesses possibles – laissé en friche. Il y a aussi une forme d’étrangeté à cette stratégie narrative qui redouble le sens plus qu’elle ne le démultiplie : ni les spécificités des personnages, ni les particularités des intrigues (retour d’un père, voix qui mue, emprise de l’argent et avortement) ne semblent vraiment infléchir la trajectoire commune des épisodes, répétée pour mieux marteler la fatalité qui s’abat sur les jeunes hommes. Restent des qualités évidentes, mais qui à l’instar de Leçons d’harmonie nous laissent assez sur notre faim.

Notes

[1Où vivent trois petits démons qui se déplacent comme les trois personnages de L’Ange blessé d’Hugo Simberg.

Annonces