Accueil > Actualité ciné > Critique > L’Enfant mardi 18 octobre 2005

Critique L'Enfant

L’enfant aux pieds palmés, par Claudine Le Pallec Marand

L’Enfant

Les frères Dardenne poursuivent leurs essais cinématographiques sur la précarité d’aujourd’hui. Si la narration de L’Enfant s’érode quelque peu, le film veut témoigner d’un avenir possible pour ceux qui se débattent dans les bas-fonds économiques de la société occidentale prétendument rassasiée. La morale du film, incarnée par le héros Bruno qui refuse un temps de travailler, demeure en dehors du politiquement correct.

Bruno est un jeune adulte à la situation précaire que la grossesse de sa compagne Sonia ne convainc pas de réagir et de changer de vie. Travailler, gagner sa vie, s’assurer de posséder un toit pour son couple et l’enfant à venir : tout cela lui semble étranger. Son inconscience et ses manières infantiles menacent la vie de Sonia et de son bébé.

Les premiers plans de L’Enfant qui étouffent littéralement le personnage de Jérémie Régnier (acteur fidèle) installent le spectateur dans un processus de reconnaissance de l’univers cinématographique des frères Dardenne : les très gros plans des personnages, la malléabilité et le malaise du dispositif de la caméra à l’épaule, l’omniprésence des décors urbains, plus rarement en dehors de la ville, sur les berges d’un fleuve défigurées par le monde industriel, les friches et les bâtiments des usines au départ au bord du cadre, de plus en plus visibles au fur et à mesure que le cadre s’élargit à l’environnement du héros... Cette reconnaissance prolonge la foi du spectateur dans le cinéma social (quoique très peu politique !) et humaniste des deux réalisateurs belges.

Prolongeant les deux gageures artistique et scénaristique de leur veine cinématographique, le duo filme la débrouille, le poids de la misère et les carcans sociaux qui rognent l’avenir et le quotidien des plus démunis, privés des outils adéquats du langage et de l’instruction. Immanquablement, les frères Dardenne devaient se confronter à la face cachée (et presque honteuse et maladive) du quart monde occidental. Derrière l’évidence de la misère, existent la joie de vivre, la volonté de construire une famille et l’ineffable Espoir... Loin de l’humour et du cynisme des Groseille de La vie est un long fleuve tranquille et des enfants et petits-enfants du bidonville romain d’Affreux, sales et méchants, et bien loin de la poésie de la chronique des exclus de Dodes’kaden, le film joue la carte du naturalisme social.

L’argent pervertit les relations de Bruno avec Sonia, avec sa mère et avec le petit garçon, dont les vols permettent à Bruno de survivre, comme il pervertit celles de ce petit garçon avec son grand frère invisible. L’omnipotence de cet instrument d’échange social est accentuée quand il vient à faire défaut ou lorsqu’il coule à profusion. L’argent fomente une sorte de logique monstrueuse et déréglée qui s’emballe dans la première partie du film. Il n’y a pas de contact humain possible qui ne puisse éviter les questions financières. L’argent empêche le couple de dormir ensemble lorsque Bruno préfère louer le studio pour survivre et il les sépare lorsqu’elle décide que l’enfant ne peut devenir une monnaie d’échange. Mais comme pour tous les autres consommateurs de cette société de l’achat à l’excès, c’est aussi l’argent qui témoigne de la tendresse que Bruno porte à Sonia. Dans deux beaux moments de répit, Bruno, énamouré, lui offre une réplique de son propre blouson puis conduit la luxueuse voiture avec laquelle il vient chercher la « princesse » et l’enfant pour les mener sur une route de campagne...

Ces derniers exemples nourrissent les moments de complicité juvénile du couple, parents si jeunes, dont l’attachement l’un à l’autre se transpose avec justesse dans des mascarades de lutte infantile, témoignage de leur pudeur et de leur amour. Présent dans le mélodrame et encore plus couramment dans les westerns, le véritable climax scénaristique du film utilise le tropisme classique qui fait de la femme l’élément de stabilité, de sédentarisation et enfin de constitution de la famille contre la volubilité, la précarité « joyeuse » et la liberté de Bruno. C’est « Elle » qui fait que tout doit (ou pas ?) basculer. Pourtant le film, et de manière symptomatique la mise en scène des frères Dardenne, ne parvient pas à faire véritablement fonctionner cette dichotomie qui frise l’absurde quand la jeune fille perd sa naïveté d’un coup de baguette magique alors que lui gagne une noblesse de sentiment avec le sacrifice de sa liberté d’homme et tourne, tout aussi rapidement, le dos à ses enfantillages. N’est-il pas un peu risqué de faire de Bruno le véritable instigateur de la rédemption familiale ? Ce volte-face de Bruno qui perturbe le spectateur ne nous encourage pas à donner crédit à la fin du film transformée en deus ex machina alors que le trio fantôme semble se recomposer comme par miracle...

Les réalisateurs ont réussi jusqu’ici à associer à leur univers la force éthique de leurs personnages en butte aux drames ou aux accidents de la vie. Chacun de leurs trois films précédents insistait sur un processus unique, tout le temps de la narration était nécessaire à la subjectivisation du héros : l’apprentissage moral du jeune homme de La Promesse, la résistance butée de Rosetta, le pardon du menuisier pour l’assassin de son Fils. C’est-à-dire, le moment critique pour le héros ouvrait le film, et ne venait pas en perturber l’évolution. Dans ces « chroniques de subjectivité » le retour de la figure de l’évanouissement se fait le plus souvent à travers un tiers qui fait face aux héros : celui de la veuve du travailleur clandestin et celui de la mère qui ne comprend pas l’abnégation de son ancien mari. Cet évanouissement souligne la résistance du héros mais suggère aussi la fragilité des consciences qui se débattent dans des environnements nus et hostiles. Seule Rosetta, souffrante dans sa chair de toutes les carences de la faim et du froid, s’évanouit sans témoin et sans vraiment prendre conscience de sa force, isolée et murée dans sa solitude suicidaire, confrontant alors le spectateur à cette vie qui se dérobe. Dans L’Enfant, l’évanouissement de Sonia au moment où Bruno révèle son crime, n’est pas inséré dans un long processus monolithique de subjectivisation du héros. À partir de cet épisode, tout bascule très vite car l’évanouissement est moins un signe qu’une véritable coupure dans le déroulement du film. On quitte alors l’évolution du personnage de Bruno pour se concentrer sur sa famille. Les frères Dardenne abandonnent cette fois-ci la narration linéaire qui faisait la force de leurs œuvres précédentes.

En revanche, le film reprend le thème de la filiation. La fragilité des liens de filiation qui tendent à reproduire malgré eux la violence et la résignation du passé est un véritable fil d’Ariane dans les films des frères Dardenne. Dans L’Enfant, qui se concentre sur ce lien dès le titre du film, l’isolement des deux parents rend problématique le happy-end final qui introduit la perspective d’une filiation apaisée. Le lien qui unit étrangement Bruno au jeune voleur évolue au moment où cet apprenti manque de perdre la vie, le héros mettant fin brutalement à l’égoïsme qui le caractérisait en choisissant de se dénoncer et de prendre sur lui tous les torts. Ce sentiment est distinct de celui que Bruno partage avec Sonia. Le film aurait pu s’achever lorsque Bruno prend cette première responsabilité, laissant la suite à l’appréciation de l’imagination du spectateur... Le dernier et lent panoramique de la prison ménage un suspens maladroit : qui, du garçon d’abord dédaigné ou de la femme autrefois trahie, est venu au parloir ?

Reste que le mérite des frères Dardenne, rares aujourd’hui avec l’Américain Amos Kollek à filmer inlassablement la précarité grimpante de notre société libérale, et leur volonté de se confronter à l’invention des vies marginales légitiment largement, sinon cette Palme-ci, du moins le souci du Festival de Cannes de suivre leur itinéraire et leurs « histoires » atypiques. Même si ce film n’est pas le préféré de la rédaction, chapeau bas à ces images « volées » qui proposent une autre vision que celles des discours d’un Sarkozy ou de son acolyte Christophe Lambert (ironie de cinéma ?) sur le front de la nouvelle « moralité » en lieu et place des actions sociales de notre société et du gouvernement.

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