L’Été de Giacomo
L’Été de Giacomo
    • L’Été de Giacomo
    • (L'Estate di Giacomo)
    • Italie, France, Belgique
    •  - 
    • 2011
  • Réalisation : Alessandro Comodin
  • Scénario : Alessandro Comodin
  • Image : Tristan Bordmann, Alessandro Comodin
  • Son : Julien Courroye
  • Montage : João Nicolau, Alessandro Comodin
  • Musique : Jonathan Richmann
  • Production : Faber Films, Les Films Nus, Les Films d’Ici
  • [Montage son] Florian Namias
    [Mixage] Jean-Jacques Quinet
  • Distributeur : NIZ
  • Date de sortie : 4 juillet 2012
  • Durée : 1h18
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L’Été de Giacomo

L'Estate di Giacomo

réalisé par Alessandro Comodin

Giacomo est un adolescent vivant dans la campagne italienne. Malentendant, il a décidé d’être opéré pour entendre de nouveau. Alessandro Comodin entreprend avant ce changement dans la perception du monde du jeune homme, de filmer, comme une transe, les sensations de son dernier été comme sourd.

« C’est le bruit du vent, ou de l’eau, celui-là, je ne me rappelle plus ? » demande Giacomo à sa petite amie. Le jeune homme vient d’être opéré pour entendre à nouveau après dix années de surdité. De cette intervention et de l’épopée médicale, de l’apprentissage de la parole, L’Été de Giacomo ne nous raconte rien. Seul l’appareil auditif présent derrière l’oreille du garçon qui joue de la batterie dans le premier plan nous met sur la voie de son handicap, dont il ne sera jamais question. Alessandro Comodin fait le choix de ne pas commenter le parcours vers l’audition, mais plutôt d’emboîter le pas du jeune homme dans son « dernier été en tant que sourd » [1]. Au lieu de scruter les motivations de la démarche qui consiste à devenir « comme tout le monde », il s’attache à filmer les derniers instants de sa singularité. Suivant le jeune homme dans ses pérégrinations, comme il filmait de dos en longs plans-séquences les deux chasseurs de son court-métrage Jagdfieber (2009), Comodin dévoile immédiatement la place de filmeur qui va être à la sienne : légèrement à distance de son sujet, mais à l’affût des moindres petits événements, cherchant à épouser la perception qu’a Giacomo de l’univers qui l’entoure.

« Comme Giacomo était très enfermé en lui même, très casanier, protégé par ses parents, je voulais l’amener dans un espace nouveau pour lui. » Le projet d’Alessandro Comodin n’est donc pas de se faire l’observateur du quotidien de Giacomo tel qu’il existe habituellement, mais de créer des situations spécifiquement pour le film, qui, toutes, placent le garçon dans l’inconnu, dans une posture de découverte et d’éveil des sens. Pour que Giacomo le timoré se laisse happer par le monde, le dispositif du film lui offre un guide en la personne de Stefania, sœur et complice, sorte d’ « ambassadeur à l’écran » [2] du réalisateur. Mais paradoxalement, la réalité dans laquelle il est projeté est celle d’un univers primitif, presque déserté de présence humaine, et dont les traces de civilisation sont peu présentes. Le bois qu’ils traversent, quoique situé dans le Frioul, a des airs de forêt tropicale; le plan d’eau paradisiaque, évoque un état éloigné de la civilisation, une sorte d’éden. Le cinéaste cherche à renvoyer ses personnages à un état de nature mythologique qui ne constitue pas nécessairement la référence première de Giacomo, auquel le lac isolé évoque davantage Koh Lanta qu’Ovide !

Plongés dans le monde, mais hors de la civilisation, Giacomo et Stefania se cherchent, se découvrent, et guident la caméra à travers les activités de l’été. La fraîcheur de l’eau après la longue balade en pleine chaleur, la nuit profonde de la fête de village au cours de laquelle a lieu un feu d’artifice, la danse, la fumette : les situations sont sélectionnées pour les émotions physiques qu’elles procurent. Ce parcours sensoriel se double bien sûr d’un parcours sonore: les cris d’effroi de Giacomo qui marche dans la boue, ses rires lorsqu’il fume son premier joint, ses incantation au cours d’un set de batterie improvisé, mais aussi la musique du bal, le feu d’artifice, les bruissements de la nature, la musique qu’il écoute. L’été, l’adolescence, le passage de la surdité à l’audition : tous les éléments sont réunis par le cinéaste pour toucher des yeux le bruissement des sensations à l’état pur.

Tournant en 35mm et en équipe réduite, Comodin rappelle son affection pour le rendu de la pellicule vouée à disparaître, mais souligne aussi l’atmosphère toute particulière que confère ce support coûteux au tournage : « Le film me met dans une tension, que je transmets à l’équipe, et aux personnages. Je suis dans une sorte de transe quand je filme ; je suis sensible à tout et je me laisse porter par les intuitions. » Ainsi, aux sensations des deux adolescents dans leur quête du lagon bleu, répondent celles du cinéaste attentif à tout événement cinématographique.

Mais elle n’a qu’un temps, l’innocence des après-midis solaires, vite balayée par la complexité des relations, par la mélancolie du temps qui passe. Car c’est aussi la fugacité des émotions qu’Alessandro Comodin cherche à capter : « On n’identifiait pas la chose précise qu’on cherchait, mais on savait qu’on voulait quelque chose de ce genre, quelque chose de l’adolescence, de cet âge-là qui est très éphémère, surtout des petites choses, des petites impressions. » À peine Giacomo est-il saisi par l’éveil bouillonnant de la vie que la fin de ce commencement se fait déjà sentir. Par ses ruptures de rythme ou de style, par le basculement d’une atmosphère à une autre, le film parvient à créer une image de la vanité des émotions qui plongent même parfois le spectateur dans l’incertitude de ce qu’il a vu. En insistant sur les sensations, le film parvient également à montrer ce qu’il y a de volatile et d’incertain en elles. Ainsi, le plan du trajet à vélo donne au film une luminosité nouvelle et le plonge dans une mélancolie inattendue, mais souvent indissociable des grands moments de bonheur.

Notes

  1. [1] Les citations d’Alessandro Comodin sont tirées de « Personnages »|compte rendu de la table ronde Critikat lors de la 34e édition (2012) du festival Cinéma du Réel, autour de la relation entre filmeur et personnage, table ronde Critikat à l’occasion du 34ème festival Cinéma du réel, qui a eu lieu le 31 mars 2012.
  2. [2] L’expression est de Jean-Louis Leutrat dans Kaléidoscope, à propos d’un film de Robert Bresson.
À l'occasion de la sortie du film, retrouvez la table ronde Critikat à Cinéma du Réel (31 mars 2012) : « Personnage(s) »|compte rendu de la table ronde Critikat lors de la 34e édition (2012) du festival Cinéma du Réel, autour de la relation entre filmeur et personnage – dans la rubrique «hors champ», retranscription des débats en présence d'Alessandro Comodin, Sophie Letourneur, Claire Simon et Matthieu Chatellier.