Accueil > Actualité ciné > Critique > L’Homme-Fumée – Une aventure démocratique mardi 3 mai 2016

Critique L'Homme-Fumée – Une aventure démocratique

© Lamplighter Films

Les raisins de la chimère, par Benoît Smith

L’Homme-Fumée – Une aventure démocratique

Neuf ans après leur précédent et premier long métrage By the Ways, a Journey with William Eggleston, déroutant hybride de fiction et de reportage autour du célèbre photographe, le tandem Vincent Gérard et Cédric Laty (réalisateurs, scénaristes, chefs opérateurs, monteurs, producteurs et distributeurs) revient avec une nouvelle tentative d’hybridation, cette fois sur un sujet moins « artistique ». Dans la commune bourguignonne et viticole de Pernand-Vergelesses, L’Homme-Fumée – Une aventure démocratique envoie un mystérieux ethnologue (fictif) interroger les habitants (réels – pour la plupart) comme il le ferait d’une peuplade lui étant étrangère.

L’ambition du film – construire la fiction en conservant le terrain réel en son sein – est limpide, même trop. Face à cet étrange interlocuteur qui semble venu d’une autre planète mais sait mettre en confiance, les habitants du village se confient, évoquent les tourments locaux, les difficultés nouvelles de la viticulture, les carences de l’espace public et de la vie politique. Il y a de toute évidence un vrai sujet, des choses à creuser et sur lesquelles enquêter, des visages et des mots à scruter, mais les réalisateurs préfèrent enchâsser ce qu’ils recueillent dans un écrin pour en tirer un récit ayant le pouvoir de la fiction. Cela ne tient pas seulement aux quelques intervenants fictifs : toute l’esthétique du long métrage, notamment visuelle (filmé en noir et blanc au format Scope avec un lettrage de titres et une introduction écrite rappelant moult œuvres hollywoodiennes classiques), est travaillée pour le rapprocher d’une œuvre de fiction, en l’occurrence de ces fictions sociales américaines de l’Âge d’or, plus ou moins populistes, sur la reconstruction d’une communauté en péril – d’ailleurs, l’ethnologue n’a-t-il pas pour nom Tom Joad, comme le héros des Raisins de la colère, le roman de John Steinbeck et le film de John Ford ?

En laboratoire

L’ennui est qu’à l’instar de cette référence trop ostensible, la fiction construite ne rencontre jamais vraiment le réel capté, semble vouloir s’imprimer sur lui sans nécessité. Ces apparats imitant un type de cinéma invoqué pour – a priori – en sublimer un autre restent à l’état d’enluminures, donnant au matériau sujet une surface peut-être chatoyante pour le cinéphile mais guère de relief. Sans doute les auteurs sont-ils un peu trop amoureux de leur dispositif : on en voit un symptôme dans le fait que pendant les interviews, le film ne peut s’empêcher de laisser échapper un plan rapproché sur un accessoire emblématique, le micro bidirectionnel vintage avec lequel les villageois sont enregistrés (le son mono avec lequel leurs témoignages sont rendus ne faisant qu’appuyer l’illustration du choix de la touche vintage). Et puis, le récit qui se dégage de ce rafistolage (un étranger vient recueillir les maux d’une communauté et, peut-être, lui porter secours) reste étrangement abstrait, lointain, alors que sur la papier il a la capacité d’un drame édifiant – on en devine les contours, l’intention, mais il ne touche pas, incapable d’escamoter sa nature d’esquisse théorique et de bricolage esthétique. Gérard et Laty semblent considérer la fiction comme un produit pouvant s’obtenir en faisant réagir le réel en laboratoire. Or leur expérience rencontre le même écueil que celle de Frankenstein : le corps bouge, mais où est passée la vie ?

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