Accueil > Actualité ciné > Critique > L’Homme qui voulait vivre sa vie mardi 2 novembre 2010

Critique L'Homme qui voulait vivre sa vie

Le film que l’on n’attendait pas, par Sébastien Chapuys

L’Homme qui voulait vivre sa vie

réalisé par Éric Lartigau

Que pouvait-on espérer d’un film au titre peu engageant, produit par la société de Luc Besson et signé par le réalisateur de potacheries pour les médiocres humoristes Kad et Olivier, puis d’une comédie oubliable, Prête-moi ta main ? La réponse est dans la question : on n’attendait à peu près rien de cet Homme qui voulait vivre sa vie. La surprise est d’autant plus agréable, de découvrir une œuvre d’excellente tenue, solidement charpentée et excellemment interprétée, et tout à fait digne de rencontrer le succès public auquel elle aspire.

L’avocat Paul Exben a des clients riches, ce qui lui assure un train de vie plus que confortable. Il est apprécié, il a une femme, belle, et deux enfants tout droit sortis d’une pub pour l’ami Ricoré. Pourtant, son regard est fuyant, sa mâchoire crispée : c’est qu’il a des doutes sur la fidélité de son épouse. Ses soupçons se portent rapidement sur un voisin et ami du couple, un photographe un peu bohème et passablement arrogant.

Le point de départ laisse craindre le pire : cette histoire de bourgeois trentenaires en proie aux affres d’un adultère assez médiocre ressemble à ce que le cinéma français produit de plus étriqué. Difficile qui plus est de s’attacher à des personnages assez ectoplasmiques, et notamment à l’épouse adultère, très antipathique, que Marina Foïs défend comme elle peut. Heureusement, au bout d’une vingtaine de minutes survient un drame aussi brutal qu’inattendu – dont on se gardera bien de révéler la teneur, laissant à la bande-annonce le soin de vendre la mèche. Le film prend alors une toute autre envergure, virant un temps au thriller, puis bifurquant à nouveau pour se resserrer sur un portrait assez subtil, celui d’un homme qui se perd pour mieux se trouver.

L’Homme qui voulait vivre sa vie s’inscrit dans la lignée de ces œuvres qui, de Profession : reporter à La Moustache, traitent du vertige de la perte de l’identité. Contraint d’usurper celle d’un autre, Paul Exben doit reconstruire la sienne, ou plus exactement se révéler enfin, découvrir qui il est. Sa quête est intérieure, existentielle – quand bien même elle s’inscrirait dans les paysages magnifiques du Monténégro. Pour rendre compte de ce parcours, le réalisateur Éric Lartigau a fait l’heureux choix de se concentrer sur le visage de Romain Duris, acteur intense et instinctif dont les impressionnantes transformations physiques épousent l’évolution d’un personnage indécis qui, peu à peu, s’affirme. En l’espace de deux heures, Paul Exben, avocat renommé, artiste raté et personnage falot, se sera transformé en nouvel aventurier, en héros romanesque, comme le cinéma contemporain nous en propose hélas trop peu.

Le film d’Éric Lartigau, adapté d’un best-seller de Douglas Kennedy, vient rappeler combien le cinéma français grand public gagne à se frotter aux romans noirs d’auteurs américains. En reproduisant ces belles mécaniques, à la fois solides, modestes et amples, des réalisateurs médiocres peuvent réussir des films tout à fait estimables, à défaut d’être toujours révolutionnaires. Il suffit de comparer l’honnête Ne le dis à personne, tiré d’un polar de Harlan Coben, avec le film suivant de Guillaume Canet, ces catastrophiques et prétentieux Petits Mouchoirs dont il a tenu à signer lui-même ce qui tient lieu de scénario…

Pour autant, la réussite de L’Homme qui voulait vivre sa vie ne peut pas uniquement être imputée à l’efficacité du roman de Kennedy : le film bénéficie également d’une mise en scène sobre, presque aride, d’une photographie léchée sans être chichiteuse, et de choix d’adaptation judicieux. Ainsi, et contrairement à de trop nombreuses productions françaises, il ne repose pas sur des dialogues surécrits, et n’hésite pas à recourir à l’ellipse. Certes, les péripéties finales – absentes du roman – peuvent paraître de trop : la tentative de relier le film aux préoccupations les plus contemporaines (le sort des immigrés clandestins) est aussi louable que peu convaincante. Une conclusion ouverte vient fort à propos racheter ces maladresses, qui n’empêchent pas L’Homme qui voulait vivre sa vie de constituer une excellente surprise.

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