Accueil > Actualité ciné > Critique > L’Idéal mardi 14 juin 2016

Critique L'Idéal

© Légende Distribution

99 Euros, par Nicolas Journet

L’Idéal

réalisé par Frédéric Beigbeder

On ne peut pas nier à Frédéric Beigbeder son amour du cinéma. Il l’a démontré pendant huit ans à la tête de l’émission de Canal +, Le Cercle, dernier lieu télévisuel de débat critique sur le septième art. Outre de multiples caméos effectués de-ci de-là, deux de ses romans ont été déjà adaptés sur grand écran, l’un réalisé par Jan Kounen, l’outré mais pas inintéressant 99 Francs, et la comédie romantique lambda L’amour dure trois ans, réalisée par ses soins. C’est au tour d’Au secours pardon de devenir un long-métrage. Jan Kounen devait à l’origine le réaliser, mais fâché avec le producteur Ilan Goldman, il a finalement laissé Frédéric Beigbeder s’atteler à la tâche.

Copier-coller

Le film se veut comme une suite des aventures d’Octave Parango, le héros de 99 Francs, cette fois non plus concepteur-rédacteur dans la publicité mais en quête de nouveaux mannequins pour un grand groupe de mode. Exit Jean Dujardin dans le rôle du prétentieux tête à claques, et bienvenue à Gaspard Proust qui interprétait déjà un simili-Beigbeder dans L’amour dure trois ans. Dès ce stade, il y a légère maldonne, car 99 Francs se terminait par l’implosion du personnage d’Octave. Le voir quasiment revenu à son point de départ, celui de l’arriviste accro à la cocaïne et amateur de chair fraîche, crée une bien étrange faille spatio-temporelle. L’impression d’un reboot qui ne dirait pas son nom est renforcé par le fait que L’Idéal reproduit le même canevas que 99 Francs.

Les deux films commencent par la présentation à grand renfort de voix-off et d’adresses à la caméra des us et coutumes d’une entreprise cherchant à capter du temps de cerveau disponible (la publicité pour 99 Francs, la mode pour L’Idéal). Puis un accident de parcours fait déraper la belle machine capitaliste (un spot refusé pour 99 Francs, la sextape d’une top-model pour L’Idéal). Petit à petit, une histoire d’amour très fleur bleue se noue, et un projet révolutionnaire utopique s’élabore pour mettre à bas le système dénoncé. Quant au final, il prend dans 99 Francs comme dans L’Idéal des allures de robinsonnade fantasmée. Bref, à quelques nuances près, la suite est un pur et simple copier-coller du film initial.

Laideur

L’intérêt de la démarche laisse quelque peu dubitatif au vu des faiblesses structurelles de L’Idéal. Les noms s’additionnent au scénario mais celui-ci ne délivre que des punchlines et des aphorismes faciles. Si ce n’est un bref rappel assez osé du passé collaborationniste des fondateurs du groupe L’Oréal – bien entendu visé par les flèches de Frédéric Beigbeder derrière le joli titre L’Idéal –, jamais le script n’atteint le degré de provocation qu’il vise. Décousu, le récit se transforme en une succession de sketches, d’où émerge seulement un Jonathan Lambert presque inquiétant dans un rôle de femme très masculine.

L’échec du scénario est au diapason du fatras visuel du film. On peut ne pas aimer Jan Kounen, mais il avait au moins pour 99 Francs un style affirmé, même si celui-ci lorgnait beaucoup vers Terry Gilliam. Dans L’Idéal, photographié par un Gilles Porte dont on se demande ce qui l’a poussé à se lancer dans une telle galère, tout n’est qu’approximation. Le film débute sur un plan séquence qui n’a pas d’autre sens que de faire un joli mouvement de caméra. Il n’y a pas vraiment d’idée derrière, qui justifie pleinement ce choix. La gestion des décors est du même tonneau, aléatoire, et jamais les personnages ne parviennent à vraiment les habiter. Ils se trouvent comme posés à l’intérieur du cadre. Le paroxysme du n’importe quoi est atteint dans une séquence de fête dans la villa d’un oligarque russe où la vulgarité la plus grasse et le non-sens narratif absolu se tiennent par la main pour un résultat absolument navrant. La présence de montagnes russes est censé rendre hommage à La Cité des femmes de Fellini mais les effets spéciaux utilisés sont d’une laideur repoussante comme tout droit sortis des années 1990.

Ce qui empêche de sortir de la salle totalement en rogne devant le spectacle fourni, c’est qu’on sent une sincérité de la part de Frédéric Beigbeder. Dans L’Idéal, il creuse des ambivalences qui sont les siennes. Il ne porte pas de masque. Directeur de la publication de Lui, magazine dont les couvertures font la part belle aux mannequins dénudés, présent dans une récente pub pour des culottes DIM qui a suscité la polémique car véhiculant pour certains des clichés sexistes, il n’est pas dupe du système marchand dans lequel il évolue et qui pour lui visiblement ne tourne pas tout à fait rond. Il veut en être le commentateur de l’intérieur, mais ne se donne pas tout à fait les moyens pour atteindre cet objectif. Espérons qu’il s’attachera bientôt à l’écriture d’un scénario original, une satire bien construite, qu’il confiera ensuite à un vrai cinéaste.

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