Accueil > Actualité ciné > Critique > L’Ombre d’un doute mercredi 14 décembre 2005

Critique L'Ombre d'un doute

Impuissance et déchéance, par Clément Graminiès

L’Ombre d’un doute

Shadow of a Doubt

réalisé par Alfred Hitchcock

Lorsque Alfred Hitchcock réalise Rebecca en 1940, son premier film américain, les États-Unis sont sous la coupe d’une censure complexe appelée Code de Production (ou par défaut Code Hays). D’abord sensible à la représentation de la violence au cinéma et sa justification morale (on pense notamment à Scarface de Howard Hawks), la censure exerce une pression plus pernicieuse sur les questions de sexualité. Pourtant, dans les années 1940 et 1950, ces interdits auront fourni autant de contraintes stimulantes pour bon nombre de réalisateurs (Mankiewicz, Kazan, Huston). Mais si des chefs d’œuvre telles que Un tramway nommé Désir, Soudain l’été dernier ou La Nuit de l’iguane se nourrissent d’un traitement intimiste et très psychanalytique, les films d’Alfred Hitchcock s’interrogent sur une possible corrélation entre meurtre et frustration sexuelle. Les codes du film à suspense permettent ainsi de déjouer habilement les interdits de l’époque. L’Ombre d’un doute (comme plus tard La Loi du silence), sous couvert de suspense, marque pour Alfred Hitchcock l’opportunité de s’interroger avec une étonnante acuité sur la proscription du rapport sexuel et l’impuissance masculine, jusqu’à en faire la raison d’être de ses œuvres.

Oncle Charlie (Joseph Cotten) est d’emblée présenté comme un homme séduisant qui rencontre quelques problèmes avec la police. Sans rien confier de ses activités criminelles, le jeune homme se réfugie alors chez sa sœur et sa famille dans une petite bourgade de Californie. Là-bas, il y retrouve sa nièce, elle-même appelée Charlie, qui lui voue une admiration sans borne. Obscur et ambivalent, Oncle Charlie est un personnage solitaire qui n’a que cette nièce pour alter ego. Ils portent tous deux le même prénom, ce qui les prédestine fatalement à une intimité fusionnelle. Dès les premiers plans, la mise en opposition de leurs vies tout comme leur fatale interdépendance sont mises en exergue par le biais d’un montage parallèle qui souligne déjà le dédoublement des personnages. La jeune femme est la représentation féminine de son oncle et se fait à la fois complément de sa personnalité et objet de rejet.

Lors de son arrivée en gare, Oncle Charlie apparaît affaibli, maintenu par sa canne. Ce symbole phallique et de puissance sexuelle est aussitôt contredit par la représentation du meurtrier, soudainement vulnérable, impuissant, que l’attitude de sa nièce viendra confirmer. Dès les premières scènes de retrouvailles, la jeune femme et son oncle forment un couple interdit, constamment associés par le champ/contrechamp qui les unit plutôt qu’il ne les divise. Dans une scène, lorsque les deux Charlie se réunissent dans la cuisine, une scène de fiançailles clandestines s’organise autour d’une bague volée à une ancienne veuve assassinée.

Cynique et machiavélique, l’oncle s’est constitué une petite fortune en séduisant puis en assassinant quelques veuves richissimes. Son dédain certain pour les femmes révèle d’autant plus l’ambiguïté sexuelle du personnage qu’il nourrit une relation chaste mais aux relents incestueux avec sa nièce qui porte le même nom que lui. Seule la jeune Charlie agit en miroir, unique reflet narcissiquement rassurant. Elle devient le substitut de la femme jeune que son oncle ne peut séduire.

Oncle Charlie a toujours contourné les conventions, c’est-à-dire qu’il s’est refusé à travailler, à se marier, à avoir des enfants, car il n’a que mépris pour la classe moyenne qu’incarne cependant sa propre famille. Ses principales motivations sont l’ascension et la reconnaissance sociale, et cette soif de domination est à ce point aveuglante qu’il ne lui est plus possible de trouver quelque beauté dans le monde qui l’entoure.

Les premiers plans du film rendent compte d’une appartenance sociale très modeste à laquelle le jeune homme tente d’échapper. Mais il n’envisage pas pour cela de travailler. Au contraire, il estime que bien trop d’hommes se sont tués au labeur avant lui et que de nombreuses veuves profitent nonchalamment de cet acquis financier. En infiltrant le milieu bourgeois (voir le montage par leitmotiv des nombreux fondus obsédants sur des couples dansant sur le thème musical de La Veuve joyeuse), il espère pouvoir « venger » tous ces hommes fortunés à qui la vie n’a pas profité, faute d’avoir eu une femme à entretenir. Oncle Charlie croit pouvoir les laver de cette humiliation en privant les épouses de toute jouissance pécuniaire. Mais en s’appropriant l’argent des femmes défuntes, le jeune homme ne fait que voler leur place, se substituant aux veuves auprès du mari défunt. Le maléfice d’Oncle Charlie n’est donc pas exempt d’une évidente ambiguïté sexuelle. Ces assassinats répétés lui permettent de vivre un désir homosexuel par procuration, s’octroyant la place d’une femme auprès d’un mari défunt qui l’entretiendrait.

S’il ne peut gagner sa vie autrement, c’est que son impuissance sexuelle, à la fois matérialisée par l’emploi récurrent d’une canne et le recours à la strangulation pour tuer ses victimes, l’obligerait à une certaine passivité. En acceptant la bague de « fiançailles » de son oncle, la jeune Charlie officialise un lien fusionnel qui dispense son aîné de chercher par ailleurs une autre femme qu’elle-même. De ce fait, elle l’autorise à contourner son problème d’impuissance virile et sexuelle en instaurant la chasteté comme principe réunificateur. Mais lorsque la jeune femme rencontre Jack, chargé d’enquêter sur Oncle Charlie, elle s’abandonne à d’autres sentiments car elle se désolidarise de la cause de son oncle. Rongée par la culpabilité d’avoir revendiqué fièrement son attachement à son oncle, elle accepte même de collaborer passivement à l’enquête.

Progressivement marginalisé par ses nièces, l’oncle est irrémédiablement condamné à une nouvelle solitude annonciatrice de sa mort déjà introduite par la notion d’impuissance. La jeune Charlie n’est plus dupe et a perdu cette innocence qui l’aveuglait sur l’ambiguïté de ses rapports avec son oncle. Elle tente de s’émanciper de la mainmise de celui-ci qu’elle met directement en concurrence avec Jack, l’enquêteur, qu’elle fréquente de plus en plus. Elle se range du côté de la loi et de l’ordre, mais surtout, elle se normalise en délaissant la relation chaste mais sexuellement ambiguë existant entre elle et son oncle. Charlie le renvoie à son célibat suspect, dont la seule justification serait le rejet d’une condition sociale qu’elle est à même d’assumer dorénavant. La jeune femme congédie son oncle, source de mort, dans un instinct de survie car il est temps pour elle de reconstruire une vérité lumineuse qui n’appartiendrait qu’à elle.

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