Accueil > Actualité ciné > Critique > La Couleur des sentiments mardi 25 octobre 2011

Critique La Couleur des sentiments

L’émancipation par procuration, par Clément Graminiès

La Couleur des sentiments

The Help

réalisé par Tate Taylor

Adaptation médiatisée d’un best-seller vendu à plusieurs millions d’exemplaires, La Couleur des sentiments a réussi l’exploit de s’accrocher à la première place du box-office américain pendant tout le mois d’août 2011. Mais le hold-up espéré par DreamWorks et Walt Disney (respectivement producteur et distributeur) à la prochaine édition des Oscars semble connaître depuis un sacré revers. La raison ? La virulence d’un débat qui, outre-Atlantique, suspecte le film d’une certaine condescendance un brin raciste derrière sa prétendue bienveillance. Verdict ?

Bien qu’adapté d’un roman à succès sorti chez les libraires en 2009, La Couleur des sentiments n’est pas sans rappeler deux mélodrames très populaires comme Hollywood se plaisait à en produire dans les années 1980 et 1990. De ces deux films, La Couleur pourpre de Steven Spielberg (1985) et Beignet de tomates vertes de Jon Avnet (1993), Tate Taylor s’est permis de garder les ingrédients déterminants (la question raciale dans un État américain encore marqué par les traditions esclavagistes pour le premier, la rébellion d’une femme blanche face à l’archaïsme des mœurs de ses concitoyens pour le second). Le résultat, très efficace dans sa démagogie, offre au spectateur la position ô combien confortable de complice bienveillant qui sera rassuré de constater que le racisme, c’est mal, la révolte tranquille, c’est mieux. Sous la tutelle de Disney, le film tient soigneusement hors champ toute démonstration de violence physique. Mais surtout, la domination symbolique des Blancs sur les Noirs se noie dans une autre problématique – le rapport maître/serviteur qui dépasse bien évidemment la question raciale – et ne sort jamais des archétypes bien trop éculés pour qu’elle soit vraiment dérangeante.

Alors à quoi bon produire en 2011 un film aussi lénifiant sur l’épineuse question raciale aux États-Unis à l’aube des années 1960 ? Surtout lorsque la prise de parole des bonnes exploitées par des maîtresses de maison peu scrupuleuses n’est rendue possible que par le seul courage d’une jeune Blanche prête à se désolidariser de sa communauté pour en dénoncer les vils agissements ? C’est, comme on peut l’imaginer, ce parti-pris qui a fait couler beaucoup d’encre aux États-Unis, donnant le sentiment que la communauté noire n’avait finalement pas les outils pour affirmer d’elle-même son insoumission. Ici, l’acte de résistance de la jeune fille de bonne famille bénéficie d’un effet grossissant qui la positionne au même niveau qu’un Martin Luther King (à peine cité) et de la célèbre marche sur Washington (qui résonne comme un événement lointain et abstrait). Tout cela donne le sentiment désagréable d’une relecture de l’histoire – comme le cinéma se plaît souvent à le faire – au seul profit d’une bonne conscience généralisée, un peu comme si l’élection en 2008 d’un métis à la présidence américaine avait définitivement réglé les rancœurs, permettant aux États-Unis, aujourd’hui en pleine tourmente économique au point de perdre leur leadership mondial, d’ériger désormais leur histoire – et donc leurs fondements idéologiques – en toute sérénité.

Il n’est donc pas surprenant que le film ait rencontré un tel succès lors de sa sortie sur le territoire américain. Il faut dire que Tate Taylor maîtrise les codes du genre et trouve un équilibre parfait entre mélodrame et comédie, quitte à donner le vague sentiment d’un aplat sans véritable saveur. La photo est léchée, le montage se fond parfaitement dans le récit au point d’en faire oublier les 2h25 et l’ensemble des actrices minaude juste ce qu’il faut pour amuser ou émouvoir la galerie. Face aux bonnes noires dont l’une n’est pas sans rappeler Hattie McDaniel dans Autant en emporte le vent (des furies finalement inoffensives et diablement divertissantes), ce sont les jeunes Blanches (les hommes sont presque totalement exclus du récit) qui mènent la danse : entre Bryce Dallas Howard qui semble prendre un malin plaisir à jouer les racistes de première classe et Jessica Chastain dont le progressisme n’existe que par son incompréhension des enjeux sociaux, le tableau se voulait réjouissant et positif ; il est finalement assez sinistre.

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