Accueil > Actualité ciné > Critique > La Dame du lac mardi 24 août 2010

Critique La Dame du lac

En toute subjectivité, par Clément Graminiès

La Dame du lac

Lady in the Lake

réalisé par Robert Montgomery

Acteur reconnu à Hollywood dès les années 1930, Robert Montgomery s’est également illustré en tant que réalisateur à partir de la seconde moitié des années 1940. En choisissant d’adopter une nouvelle de Raymond Chandler parue quelques années plus tôt, Montgomery choisissait la trame plutôt classique du polar à la Cluedo. Mais pour se démarquer de certains confrères maîtrisant le genre avec bien plus de brio, le réalisateur fit le choix de tourner le film entièrement en caméra subjective. Le résultat, s’il relève parfois du procédé mécanique, est loin d’être inintéressant.

Robert Montgomery est Philip Marlowe, détective privé un brin cynique embarqué dans une sordide histoire de meurtre. Mais il est également le réalisateur de La Dame du lac et nous prend à partie dès le premier plan du film (face caméra) où il nous demande en quelque sorte de le suivre dans ce qui allait être une expérience de cinéma plutôt inédite en 1947. En effet, l’homme, en substituant le regard du spectateur aux perceptions du personnage principal, créait un nouveau procédé identificatoire en plaçant la question de la subjectivité au centre même du récit. De la part d’un acteur réputé mais qui n’est jamais vraiment passé à la postérité en qualité de réalisateur, la prise de risque avait de quoi surprendre. Mais sur le même procédé, on cite bien plus souvent l’admirable Les Passagers de la nuit de Delmer Daves, réalisé la même année, pour lequel le choix de la caméra subjective était totalement justifié par le scénario, là où La Dame du lac pouvait avant tout relever du "truc" de mise en scène.

La presse avait justement reproché au réalisateur de ne pas explorer tous les possibles qu’offrait ce parti-pris. Il est vrai que l’histoire ne le justifie pas en soi et que Robert Montgomery semble avant tout s’intéresser à la possibilité pour le spectateur de ressentir pleinement les faits et gestes d’un détective privé qui met sa vie en péril à chaque nouveau rebondissement. Le procédé, s’il pouvait avoir quelque chose de révolutionnaire en soi, n’a jamais fonctionné que pour quelques projets isolés, sans la moindre prétention de bouleverser la manière de faire des films. De fait, les films en vision subjective à passer à la postérité sont rares. Les coups dans l’eau sont fréquents dans le cinéma et on pourra observer les mêmes conséquences vingt ans plus tard avec l’apparition du split screen qui fera surtout la gloire de quelques films isolés et essentiellement circonscrits sur quelques années. La vraie remise en question d’une distance existant entre les personnages et les spectateurs viendra davantage des films européens des années 1950 puis de la Nouvelle Vague, avec en figure de proue un Bergman osant toutes les audaces dans son célèbre Monika (1951), film où l’actrice principale assumait pour la première fois un regard caméra à l’attention du spectateur-voyeur.

Ici, il n’est nullement question de réflexion sur le voyeurisme mais avant tout d’identification. Du personnage principal, nous ne savons pas grand chose, ce qui facilite la substitution. Tout au plus pouvons-nous construire son image (à défaut de le voir dans quelques rares plans essentiellement en miroir) grâce à quelques lignes de dialogue qui font état d’un cynisme à toute épreuve et d’une misogynie qui laissera déconfits même les moins féministes d’entre nous (« Be a woman » dit-il à une manipulatrice qui, visiblement, gagnerait en cohérence à rester sagement à la maison... ce qu’elle fera par la suite). Mais au-delà d’un procédé bien mené (notamment lorsque le détective découvre progressivement un meurtre dans une salle de bain criblée de balles), le film parvient à fournir une somme de scènes intrigantes si l’on s’en réfère aux codes esthétiques de l’époque. Jouant sur les flous, les décadrages (qui, parfois, ne filment rien) ou encore l’étirement de certains plans allant jusqu’à créer de jolis flottements du récit, La Dame du lac ne repose pas que sur une fausse bonne idée et laisse entrevoir une autre manière de faire du cinéma à Hollywood. La proposition est suffisamment intéressante pour qu’on (re)découvre avec un plaisir certain le travail de Robert Montgomery derrière la caméra.

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