Accueil > Actualité ciné > Critique > La Fille du RER mardi 17 mars 2009

Critique La Fille du RER

Faites comme si je n’étais pas là, par Clément Graminiès

La Fille du RER

réalisé par André Téchiné

D’un fait divers qui a secoué l’opinion et la classe politique en 2004, André Téchiné tire un film sur le fil du rasoir, ambigu et profondément personnel. En marge de toute polémique et de toute volonté purement démonstrative, le réalisateur suit le chemin sinusoïdal d’une jeune femme apparemment ordinaire et accessible, finalement étrangère à elle-même et aux autres.

L’intime et le public

En 2004, une jeune femme bouleverse l’opinion publique en affirmant avoir été victime d’une agression antisémite dans le RER, sous les yeux d’usagers qui n’auraient pas daigné bouger le petit doigt. L’emballement médiatique ne se fait pas attendre et la classe politique (dont Jean-Pierre Raffarin et Jacques Chirac, alors aux plus hautes fonctions de l’État) s’indigne et promet que les agresseurs (une bande de jeunes) seront retrouvés puis jugés. Quelques jours plus tard, la jeune femme reconnaît avoir tout inventé, devenant ainsi la victime pathétique de sa propre inconséquence.

A priori, il paraissait plus que surprenant qu’un cinéaste comme André Téchiné s’intéresse à un fait divers aussi médiatisé. Lui qui s’est surtout illustré dans des chroniques intimistes toujours empreintes d’une discrète mélancolie ne semblait pas le mieux placé pour dresser le portrait d’une jeune femme jetée en pâture sur la place publique, totalement dépossédée de sa propre image. Et pourtant, on ne pouvait imaginer meilleure synthèse du travail de Téchiné, lui qui n’a jamais cessé d’aborder cette béance abstraite existant entre la perception personnelle et la réalité d’un monde donné. Qui d’autre que cette étrange « fille du RER » serait plus à même d’incarner ce décrochage entre une intériorité hors de portée et ce monde extérieur qui semble constamment exiger de nous ce qu’on n’est pas en mesure d’être ?

Au commencement, il y a donc Jeanne (Émilie Dequenne), jeune et jolie femme d’une petite vingtaine d’années, installée en banlieue dans la maison de sa mère (Catherine Deneuve) avec qui elle semble s’entendre parfaitement. Loin du portrait de l’adulte en devenir torturé, croisé à de nombreuses reprises dans les autres films du cinéaste (J’embrasse pas, Les Roseaux sauvages, Les Voleurs), Jeanne semble avoir la légèreté de ses longs déplacements en rollers mais a la particularité de n’être tenue par aucun désir particulier. Obéissant docilement aux attentes de sa mère, elle cherche du travail sans réelle conviction. Et c’est finalement selon le même procédé qu’elle finit par céder aux avances de Franck (Nicolas Duvauchelle), jeune voyou tête brûlée dont l’entêtement vient comme contrebalancer les incertitudes de Jeanne l’anonyme, lui dessinant momentanément des contours moins flous.

Loin mais parmi les autres

Cette dualité entre intériorité et extériorité au centre même de La Fille du RER trouve un écho particulier dans la mise en scène. En effectuant un travail absolument remarquable sur l’espace, André Téchiné rend son film tour à tour totalement ouvert ou, au contraire, étonnamment asphyxiant. Ce RER dont il est question dans le titre n’est pas tant le « lieu du crime » (pour reprendre le titre d’un des plus beaux films de Téchiné), celui du grossier mensonge, que celui de la disparition momentanée. Jeanne y apparaît pour mieux se dérober, que ce soit lors de ces courtes scènes où son silence et son absence d’expression la rendent anonyme au milieu de la foule, ou lorsqu’elle s’abandonne à regarder vers un extérieur rendu lointain par la présence des épaisses vitres du train. Le bruit assourdissant de la lourde rame se déplaçant sur les rails est également une allégorie du tumulte intérieur de la jeune femme, dont les déplacements ne s’inscrivent jamais dans un itinéraire balisé (où va-t-elle ? revient-elle de Paris ou y va-t-elle ?). Même en apesanteur, haut perchée sur ses rollers, Jeanne semble s’échapper à elle-même, ne donnant que très rarement une direction identifiée comme telle à ses déplacements.

Du coup, le réel et le virtuel se mélangent de manière troublante (voir la très belle scène muette de chat entre Jeanne et Franck) au point d’inscrire hors du temps tout ce que vit la jeune femme, à commencer par cette histoire d’amour faite de longs silences où l’apparente difficulté à pouvoir apprivoiser l’autre permet à chacun de rester dans son propre mirage. Si la réalité rattrape parfois Jeanne (notamment lors de cette scène d’entretien d’embauche avec Ronit Elkabetz), la jeune femme connaît surtout son premier contact avec la réalité en regardant à la télévision un documentaire sur les Juifs. Ces images – suscitant chez elle une vague d’empathie, par opposition à l’avocat Samuel Bleistein (Michel Blanc) qui revendique son athéisme – permettent enfin à Jeanne de se projeter, de s’inscrire dans une réalité – la persécution dont le peuple a fait l’objet – qu’elle va tenter de s’approprier maladroitement.

Se retrouver loin du bruit et de la fureur

Tout comme dans Les Roseaux sauvages, la résolution d’un conflit intérieur se fera en marge de la société, dans un environnement naturel où toutes les inhibitions finiront par tomber. Invitée avec sa mère dans la maison de campagne du fameux avocat qui doute de la véracité de cette agression, Jeanne entame un déroutant travail d’introspection. Ne dérogeant pas à la règle qu’il a faite sienne dès le début du film, André Téchiné n’en rendra pas plus accessible et moins ambigu ce personnage tourmenté. Ne succombant pas aux charmes d’un optimisme malvenu, le réalisateur ne s’évertuera pas à remettre son héroïne dans un droit chemin. Au lieu de cela, il suit généreusement cette égarée (terme qui pourrait qualifier l’ensemble des personnages de sa filmographie et dont il fit même un titre en 2003) dans ses déplacements. Au détour d’herbes trop hautes ou d’une rivière – fabuleuse ligne de fuite dans le plan –, Jeanne tente de combler ce ravin qu’elle a progressivement creusé tout autour d’elle et qui la rend si lointaine.

Dans la scène d’orage nocturne, Jeanne se débat sur sa barque (comme en échos aux enfants en fuite de La Nuit du chasseur), perdue entre deux rivages – enfance/monde adulte ou fantasme/réalité –, la rivière tourmentée devenant cet obstacle à franchir pour revenir parmi le monde des vivants. Et si la jeune femme n’en perd pas pour autant ses habitudes de déplacements sinusoïdaux, les nouvelles hésitations de Jeanne – comme autant de marques de suspension – sont la belle preuve qu’en dépit des pires orages, une éclaircie, même éphémère, reste toujours possible.

Annonces