Accueil > Actualité ciné > Critique > La Fille du train mardi 25 octobre 2016

Critique La Fille du train

© 2016 Constantin Film Verleih GmbH

Antigone Girl, par Damien Bonelli

La Fille du train

The Girl on the Train

réalisé par Tate Taylor

Adapté d’un roman de gare, La Fille du train est moins un récit de rédemption que de reconquête, celle d’un statut social. Alcoolique et divorcée d’un serial baiseur plein aux as, Rachel (Emily Blunt) profite chaque jour du trajet qui l’emmène à Manhattan pour épier depuis son wagon à l’arrêt les faits et gestes d’une riveraine, Megan (Haley Bennett), à ses yeux l’image même du bonheur conjugal. En réalité, celle-ci trompe mari et ennui avec tout ce que sa banlieue pavillonnaire compte de bellâtres. Incapable de trouver sa place dans ce vis-à-vis hitchcockien monté sur rails, le réalisateur se condamne à rester à quai tandis que ce beau monde va et vient le long de la voie ferrée bordant la vallée de l’Hudson ; jusqu’à la disparition de Megan.

Situé près de Londres, le best-seller de Paula Hawkins avait été marqueté comme le digne successeur de Gone Girl, de Gillian Flynn. Personne en revanche ne confondra Tate Taylor avec le prochain David Fincher. Ce réalisateur aux ordres de la matrice hollywoodienne est l’auteur de La Couleur des sentiments et de Get On Up, deux navets pétris de bonnes intentions mais qui, sous couvert d’empathie avec la condition noire, lavaient plus blanc que blanc. Au moins leur bêtise avait-elle le mérite de se résorber dans l’écrin d’une même insignifiance. Changement de palette aujourd’hui : décidé à s’encanailler à peu de frais, Taylor repeint le script anémique d’Erin Cressida Wilson – qui avait pourtant écrit celui de La Secrétaire, de Steven Shainberg – aux couleurs criardes d’un thriller Harlequin en sous-bois ; avec vue sur le fleuve.

Anti-Gone Girl par excellence, La Fille du train se tient aussi à l’exact opposé d’Elle, dans lequel Verhoeven tordait le cou aux figures imposées du cinéma français après avoir laissé pantelantes celles du cinéma de genre américain. Autant dire qu’avec Rachel, on est loin de Michèle, campée par une Isabelle Huppert marmoréenne, dont la souveraine solitude n’était problématique que pour ses proches. En contrepartie, nous voici aux prises avec une pleurnicheuse hébétée sous perfusion de martinis, qui n’aspire au fond qu’à une chose : retrouver son rang de bourgeoise déchue. Témoin malencontreux d’une infidélité, son réflexe premier est tout naturellement d’en informer le mari cocu. On l’aura deviné, tout procède ici d’un imaginaire mortifère de riche femme au foyer, où l’adultère est suspendu telle une épée de Damoclès sur la tête des époux, et les baby-sitters incarnent la version rajeunie et affriolante des maîtresses de maison négligées.

En offrant une catharsis à son duo de vengeresses, le film se croit féministe, alors que ses personnages n’ont d’horizon que matrimonial. Dans Gone Girl, Amy était l’otage de ses parents ; pas simplement leur fille, mais aussi l’héroïne (« Amazing » Amy) de livres pour enfants dont ils étaient les auteurs à succès. D’où ce désir de fiction qui lui fit réécrire sa propre histoire pour fuir le carcan de son mariage, avant d’en prendre le contrôle et d’y séquestrer son mari, dans une délicieuse satire des mœurs américaines. Une ironie impensable pour La Fille du train, dont le twist final, prévisible à mi-parcours, plagie le Hantise de Cukor avec une désuétude qui pose la question même de la raison d’être d’un tel objet. Manifestement sans la moindre idée de ce qui l’a précédé, Taylor aseptise tout ce qui entre dans le champ, au point de dissiper l’ambiguïté dont ses actrices étaient encore toutes auréolées, de l’Emily Blunt de Sicario à la Rebecca Ferguson de Rogue Nation. La troublante ressemblance de cette dernière avec Ingrid Bergman n’est pas seulement inexploitée, elle est totalement invisible sous l’œil de ce cinéaste. Pareille cécité appelle un hommage appuyé : il faut assurément un talent singulier pour si bien faire oublier qu’un jour, un homme a pu vouloir faire du cinéma simplement pour filmer des femmes ; c’est-à-dire les aimer.

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