Accueil > Actualité ciné > Critique > La Fille inconnue mardi 11 octobre 2016

Critique La Fille inconnue

© Christine Plenus

L’écoute du monde, par Axel Scoffier

La Fille inconnue

Un nouveau personnage de femme, au combat. Pour cette énième variation de la même figure, Jean-Pierre et Luc Dardenne choisissent l’entrée du faux polar, en offrant comme point de départ la mort d’une jeune femme que l’on ne parvient pas à identifier. Jenny (Adèle Haenel), jeune médecin de banlieue et dernière personne à avoir croisé sa route, prise de culpabilité de ne pas lui avoir ouvert la porte de son cabinet, cherche à la sortir de l’anonymat et de l’oubli en retrouvant son identité. Accueilli timidement à Cannes, notamment par notre rédaction, La Fille inconnue sort dans une version raccourcie de 7 minutes, plus serrée sur son personnage, mais fondamentalement construite de la même manière.

Enquête et culpabilité

L’enquête n’est en réalité qu’un prétexte pour regarder un personnage de jeune médecin pris dans ses paradoxes et ses regrets. Au fil des rencontres, des interrogations, des confidences, c’est moins l’injustice d’un meurtre que l’on cherche à résoudre que la recréation d’un lien social dont l’absence permet de taire l’affaire. La résolution de l’intrigue plante la culpabilité d’un homme dans un champ social sombre et muet : le fait divers est individuel, le système qui le rend invisible est global. Dès lors, il semble que c’est moins l’enchaînement causal et la recherche de la culpabilité qui intéresse les Dardenne que l’écoute attentive d’un monde qui ne se donne pas directement tel qu’il est. Le personnage du médecin, qui s’approche des corps, lit les visages, décrypte les gestes et laisse la place à la parole, créé un système d’échange avec un monde malade et fermé. C’est cette lente maïeutique sociale que représente Adèle Haenel. Dans ce long travail d’écoute, le bruit constant de la route, perçu en continu jusque dans les maisons, est à la fois le symptôme d’un silence intime, et le vecteur d’une tension constamment renouvelée.

Le contrôle des émotions

Plus psychologique que les combattants habituels des frères Dardenne, dont les motivations relèvent plutôt de la nécessité (garder un travail, retrouver son enfant, ne pas être déclassé), Jenny est porté par une culpabilité d’autant plus forte qu’elle est née de l’orgueil – celui d’avoir voulu avoir raison face à son stagiaire qui, lui, voulait ouvrir la porte. Adèle Haenel, très en dedans, incarne l’humilité sacerdotale d’une profession consacrée au soin des autres. Son personnage est dans un contrôle très professionnel de son environnement : « si tu veux faire un bon diagnostic, tu dois contrôler tes émotions » assène-t-elle à son stagiaire. Le film entier est tendu par cette pudeur maîtrisée, et la saillie subite de la solidarité dans l’espace interstitiel laissé vacant par la médecin (une gaufre offerte, un parole de remerciement, une confidence) prend une saveur nouvelle. La caméra, au plus proche, cadrée à hauteur d’épaule, participe de ce mouvement, et la couleur des vêtements de Jenny, pull bleu ou rouge passé, concourt à faire ressortir les traits de son visage, ses joies contenues, sa dureté, sa fatigue.

« Le Nescafé est dans le poêlon »

L’enquête est, une fois de plus, le moyen d’entrer dans les quartiers défavorisés de la banlieue de Seraing : intérieur modeste de cabinet de médecin ou de petit garni défraichi, périphéries de villes et bord de Meuse, centre d’appel téléphonique. Dans ce paysage normcore, le plan serré et en intérieur laisse la place à un hors-champ important, notamment via le son. Comme toujours chez les Dardenne, l’information est donnée de biais, l’air de rien, en commentaire. Tout comme la tension du drame policier se ressent de manière insidieuse, l’état des lieux social n’est qu’un effet secondaire de la ligne principale, et non pas un discours en propre. C’est la marque des Dardenne, d’un cinéma encore non renouvelé mais capable de générer une tension morale, policière et sociale dans un même geste d’une apparente simplicité.

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