Accueil > Actualité ciné > Critique > La Loi du silence mardi 25 janvier 2011

Critique La Loi du silence

Sous la robe, par Clément Graminiès

La Loi du silence

I Confess

réalisé par Alfred Hitchcock

Film considéré comme mineur dans la filmographie d’Alfred Hitchcock, La Loi du silence concentre pourtant toutes les thématiques qui ont fait la force de son cinéma : transfert de culpabilité, frustration sexuelle et introspection sont au menu de ce film servi par une magnifique photo et l’interprétation magistrale de Montgomery Clift.

La Loi du silence se rapproche de L’Inconnu du Nord-Express : l’enjeu est construit autour du même processus d’échange de meurtres, mais dans un contexte radicalement différent. Ici, le Père Logan (interprété par Clift) confesse Keller, son propre employé. Ce dernier avoue avoir tué un homme pour lui soutirer de l’argent. Le prêtre décide de se taire afin de ne pas trahir la confession. Mais la machine judiciaire finit par se retourner contre lui, l’accusant d’un crime qu’il pourrait lui-même avoir souhaité afin de protéger son ex-fiancée Ruth (Anne Baxter). La crainte du scandale oblige « l’innocent » à se compromettre et à échanger avec le véritable meurtrier leurs responsabilités individuelles vis-à-vis du meurtre.

Dans un premier temps, Logan se substitue au meurtrier en se rendant sur les lieux du crime où la police l’autorise à pénétrer. Mais à partir de l’instant où deux petites filles identifient le meurtrier par le port de sa soutane, costume « féminin », l’image ecclésiastique perd de sa fonction rassurante. La représentation des différentes églises devient menaçante, appuyée par les plans en contre-plongée et légèrement décadrés, tandis que la police se rapproche peu à peu du Père Logan. Le prêtre est finalement convoqué mais encourage les doutes autour de son implication dans le meurtre en refusant de fournir le moindre renseignement à la police. L’homme de foi s’isole progressivement de son entourage et se laisse progressivement absorber par la silhouette vampirique de Keller. Dès que le prêtre révèle au véritable meurtrier les soupçons qui pèsent sur lui, Keller entrevoit l’opportunité de laisser Logan assumer toutes les responsabilités de son crime. Lors du procès, l’intervention du meurtrier en tant que témoin heurte Logan qui refuse finalement de corroborer sa version des faits. Il accepte le sacrifice mais rejette le mensonge. Le doute subsiste à tel point que le prêtre est jugé non coupable, contre l’avis du juge. L’impassibilité avec laquelle le Père Logan reçoit les événements successifs laisse présumer qu’il ne pourra se détacher de Keller tant que ce secret les unira.

Aux yeux de la population, le Père Logan est un personnage ambivalent, difficilement identifiable sur le plan sexuel. Désinvesti de toute relation avec les femmes, il vit au sein d’une communauté exclusivement masculine. La soutane confère à Logan une incontestable féminité que les traits très fins et les yeux clairs de l’acteur Montgomery Clift viennent conforter. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si cette soutane, qui le trahit aux yeux de la justice, traduit sa propre faute en tant qu’homme sexué, celle du renoncement, d’une mortification dont le souci de rédemption sous-entend l’existence d’une faute. Le vêtement en question nourrit un évident mystère autour du personnage du prêtre, à la fois significatif de l’interdit sexuel, tout comme il suscite paradoxalement une certaine curiosité autour du corps dissimulé et qu’un seul geste suffirait à découvrir. Alfred Hitchcock s’amuse de cet interdit et de l’attirance qu’il suscite.

Le fait que cet homme puisse désormais ressembler à un ange asexué est d’autant plus énigmatique qu’autrefois, il était fiancé à Ruth. La jeune femme est la seule à appeler le prêtre par son prénom, Michael, explicitant l’intimité de leurs rapports passés. La chasteté aujourd’hui présumée de l’homme d’église est compromise par quelques révélations qui font état d’une éventuelle liaison entre Logan et la jeune femme après que celui-ci ait été ordonné prêtre. M. Vilette, qui a fabulé sur la relation existant entre les deux jeunes gens, a contraint Ruth au chantage afin que cette affaire ne soit pas révélée, constituant par la même occasion un mobile pour le Père Logan. Le désir est condamné coupable.

Les jurés, lors de leur délibération, insistent sur l’événement, signifiant leur refus de croire à l’engagement religieux du prêtre, persuadés que ce dernier a trouvé, selon les dires de l’avocat général, « refuge dans la religion » afin d’échapper à ses propres démons. Le prêtre se confronte directement aux regards de la population à la sortie du tribunal. Jugé non coupable, il sort libre sur le plan juridique, mais prisonnier de tous ces yeux braqués sur lui. La caméra subjective traduit le malaise de Logan devant faire face à une foule menaçante que le moindre incident motiverait à le lyncher. Dans l’esprit de la population, le Père Logan est tout simplement coupable d’être silencieux et de ne pas leur ressembler, de contrarier la norme en maintenant une certaine ambivalence.

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