Accueil > Actualité ciné > Critique > La Maison à la tourelle mardi 19 novembre 2013

Critique La Maison à la tourelle

L’enfant et les vignettes, par Benoît Smith

La Maison à la tourelle

Dom s Bashenkoy

réalisé par Eva Neymann

La Maison à la tourelle se déroule dans une URSS en guerre – celle contre l’Allemagne – mais de la guerre on verra à peine les stigmates, ou en tout cas ils ne se distinguent pas vraiment des signes d’une rudesse quotidienne. Dans les premières images du nouveau film d’Eva Neymann (Au bord de l’eau), ce n’est pas une victime de guerre qui suscite l’agitation, mais une victime des caprices de la nature. Partisans et gens du commun s’organisent pour conduire une jeune femme malade [1] à l’hospice, tout en accordant une attention minimale au petit garçon qui l’accompagne. La cinéaste, cependant, lui accorde la sienne, au point de placer sa caméra à sa hauteur et d’adopter son regard d’enfant sur ce système trop grand pour lui, confronté à la rigueur des temps. Face à une société qui prend soin de ses membres du mieux qu’elle peut en temps de crise tout en la régentant froidement, le point de vue de Neymann vise un état proche de celui de Fritz Lang suivant le petit John Mohune dans Moonfleet – ou plutôt un état qui se substituerait fatalement à lui ensuite : celui d’une virginité perdue, d’une innocence contrariée qui n’aurait d’autre choix que de perdre un peu d’elle-même pour survivre. Tandis qu’autour du garçon les gens le traitent au mieux comme un jeune adulte, au pire comme un enfant encombrant, celui-ci, en quête de sa mère puis de sa famille, doit paradoxalement déjà apprendre à vivre seul. Quant à la « maison à la tourelle » du titre – une jolie bâtisse de la ville qui accroche son regard à plusieurs reprises – elle ne saurait constituer qu’un intermède plaisant pour les yeux, et l’espoir qu’elle renferme d’un repos pour le petit voyageur ne saurait être qu’hypothétique et éphémère – jamais le film n’entretenant l’illusion du contraire.

Mais là où Lang emboîtait le pas de l’enfant sans se départir de sa propre fermeté, Neymann semble hésiter entre l’affrontement franc avec l’âpreté du monde et le refuge dans la fable porteuse de simplicité rassurante. Dès que la figure de la mère originelle s’efface, le monde observé par l’enfant devient une suite (logique : on se prépare à un voyage en train...) de portraits se rapprochant dangereusement d’un défilement de vignettes simplistes : la mère de substitution bourgeoise, méprisante et dominant son mari, les partisans brutaux et buveurs de vodka, le penseur barbu à lunettes... L’absence de noms pour les personnages, entre autres indices, accrédite alors la thèse du virage vers la fable lénifiante sur une population survivant dans le désarroi. Même le noir et blanc net et blafard qui baigne le film apparaît dans un rôle ambigu, entre rendu d’un réel morbide et enluminure d’un livre d’images du peuple russe résilient. De ces lectures, il va de soi qu’on aimerait privilégier l’une à l’autre.

Notes

[1L’ultime rôle de Katerina Golubeva, qu’on a connue notamment devant les caméras de Sharunas Bartas, Claire Denis, Leos Carax...

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