Accueil > Actualité ciné > Critique > La Maison des sept péchés mardi 19 juillet 2011

Critique La Maison des sept péchés

Maîtresse et prêtresse, par Clément Graminiès

La Maison des sept péchés

Seven Sinners

réalisé par Tay Garnett

De la prolifique carrière de Tay Garnett, pourtant jalonnée de succès dans les années 1930 et 1940, on ne retient généralement que le mythique Facteur sonne toujours deux fois (1946), ode à la sensualité tapageuse de Lana Turner. Pourtant, le cinéaste ne doit pas être considéré comme un simple faiseur du temps des studios hollywoodiens, fort d’un univers parfaitement reconnaissable (fait de moiteur, de vice et de violence), plutôt à contre-courant de l’idéologie alors dominante. Pépite parmi ses films oubliés, La Maison des sept péchés prend un malin plaisir à sublimer l’inconvenante Marlene Dietrich.

Pendant plus de trente ans de carrière au cinéma, Marlene Dietrich n’a jamais vraiment traqué la variété des compositions. Ne cherchant pas forcément à se mettre au service d’un personnage, la célèbre actrice allemande devenue américaine d’adoption a surtout choisi ses rôles comme on pioche des matériaux pour ériger une statue sur laquelle même le temps n’a pas d’emprise. À trente, quarante, cinquante ou même soixante ans, Dietrich s’est toujours attachée à rester Marlene, icône accessible, vamp populaire, femme fatale venue des bas-fonds, seule capable de tenir tête à une armée d’hommes pour qui les bonnes manières ne sont pas légion. De L’Ange bleu (1930) à La Soif du mal (1958), rien ne semble avoir altéré ce magnétisme singulier et plutôt à contre-courant des stéréotypes féminins de l’époque. Jouant l’ambiguïté sexuelle (une voix suave et grave, un corps rigide ne se soustrayant jamais à l’autorité d’un homme, un visage anguleux et un regard autoritaire) alors que les autres actrices en vogue pouvaient jouer la carte de l’hyperféminité, Marlene Dietrich est tout aussi crédible en vamp décomplexée qu’en garçonne à qui on ne la fait pas (rappelons-nous du fameux baiser lesbien dans Morocco). C’est cette matière précieuse que Tay Garnett travaille tout au long de ce film réalisé en 1940, à l’aube d’une seconde carrière pour l’actrice qui venait tout juste d’effectuer une traversée du désert, après avoir cessé sa collaboration avec Josef von Sternberg.

Dans La Maison des sept péchés, elle incarne Bijou (un surnom qu’elle aurait pu porter dans la quasi-totalité de ses films), une chanteuse de cabaret sommée de quitter l’île des mers du Sud où elle travaille. Condamnée pour avoir provoqué une émeute, elle est expulsée par bateau. Tirant chaque situation à son avantage, elle profite du périple pour rencontrer de nouveaux camarades (un déserteur, un pickpocket). Une fois revenue sur terre, elle retrouve le propriétaire du café des « sept péchés » et croise un jeune lieutenant (John Wayne). La rencontre provoque des étincelles et laisse finalement paraître les aspirations fondamentales de la femme fatale. Si celles-ci peuvent décevoir dans la mesure où elles la font obéir à une représentation extrêmement conventionnelle du bonheur (le mariage, la fidélité, mais n’oublions pas que nous sommes en 1940, et que le comité de censure américain veille au grain), elles n’en occultent pas moins la manière totalement décomplexée avec laquelle le réalisateur aborde certains thèmes plutôt inconvenants pour l’époque comme par exemple le désir, la pulsion ou encore le masochisme sentimental.

De la part de celui qui entrera dans l’histoire du cinéma grâce au Facteur sonne toujours deux fois, il n’y a rien d’étonnant à voir combien le culte d’une certaine virilité (démonstrations incessantes de force, bagarres réglées comme des métronomes) est rendu à son absurdité, voire son insignifiance, dès qu’une femme parvient à susciter un désir suffisamment puissant pour que le système basé sur la prédominance de l’homme s’en retrouve totalement bouleversé. Bien avant le fameux film précité et la célèbre histoire du mécanicien obnubilé par la beauté de la femme du garagiste qui l’emploie au point d’accepter de tuer celui-ci, Bijou modifie ici, par sa seule présence, l’ordre et la hiérarchie telle qu’elle avait été établie par les hommes. Compte tenu de la moiteur si prégnante dans les plans de Garnett et son goût manifeste pour traquer la pulsion refoulée, on pourrait même se demander si le cinéaste ne fait pas l’apologie d’un anarchisme sexuel (loin du territoire américain, c’est toujours mieux pour faire passer la pilule) puisque toutes les névroses des personnages semblent naître d’une frustration à ne pouvoir laisser cours à leur désir. Alors Marlene, présidente ? C’est en substance le programme assez délicieux que laisse entrevoir ce film noir méconnu et qu’une reprise en salles permet aujourd’hui de redécouvrir.

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