Accueil > Actualité ciné > Critique > La Mouche mardi 6 décembre 2011

Critique La Mouche

La chair et le sacré, par Donald Devienne

La Mouche

The Fly

réalisé par David Cronenberg

De la filmographie de Cronenberg, La Mouche demeure le titre le plus connu, non seulement parce qu’il condense les obsessions du réalisateur, mais aussi parce qu’on y retrouve deux genres subtilement mélangés, le drame et le fantastique. L’idée de base du film (un scientifique qui fusionne sans le vouloir avec une mouche) est un pur prétexte : il s’agit avant tout de parler de la fragilité du couple face à la maladie et au vieillissement.

Pour Cronenberg le film portait davantage sur le vieillissement et son irréversibilité que, comme beaucoup ont pu le penser, sur les ravages du SIDA. Seth Brundle (un Jeff Goldblum tout simplement indépassable), malade en voiture, a inventé sa machine à téléporter pour précisément ne plus avoir à utiliser les moyens de transports ordinaires. Les airs d’adolescent passionné d’informatique qu’il dégage lors de sa rencontre avec la journaliste Veronica précédent la version plus épanouie de la même personne : leur collaboration s’étendra jusque dans la chambre à coucher. Leur projet : documenter les expérimentations de Brundle jusqu’à ce qu’il parvienne à téléporter un être humain (la machine n’étant pas tout à fait au point) afin d’en faire un livre. Mais Stathis Boran, rédacteur en chef du magazine Particule et ex-petit ami de Veronica, vient semer la pagaille en harcelant celle-ci. Un soir de célébration, Veronica quitte momentanément Brundle qui, grisé et mélancolique, décide de se téléporter lui-même. Avec une mouche comme compagnon de voyage...

Trois personnages, une mouche et un babouin : hormis quelques scènes, c’est avec cet effectif que Cronenberg a construit La Mouche. La théâtralité du récit lui permet d’élaborer la relation triangulaire entre les protagonistes (réduits à peu d’espace) et d’augmenter l’intensité des crises de jalousie respectives. L’entrepôt, qui sert à la fois de laboratoire et d’habitat à Brundle, est imposé d’emblée comme le lieu principal du film. Il sera d’ailleurs exploré de long en large : Brundle-Mouche, transformé, grimpe sur les murs, épie du toit, etc. Même l’entre-deux (d’un « telepod » à l’autre), la dimension invisible aux yeux du spectateur, ne peut échapper à Brundle, demi-dieu. Cronenberg réussit ainsi à épuiser visuellement les possibilités du huis clos.

C’est après son premier rapport avec Veronica que Seth Brundle, enfin éveillé sexuellement, se rend compte de sa mégarde par rapport à la téléportation, que son ordinateur a une interprétation faussée de la chair. Il décide donc de faire une expérience avec un steak, plutôt que de gaspiller les réserves naturelles de babouins. A ce moment du film, le chercheur entre dans un processus bien particulier, et nous avec : découverte des plaisirs de la chair, prise de conscience redoublée sur la fragilité du corps, peur de vieillir. La machine de Brundle, qui désintègre puis réintègre un corps d’un « telepod » à l’autre, est devenu, quelque part, un substitut de l’acte amoureux. On notera que ce qui arrive à Brundle et Veronica est similaire, mais organiquement : l’un est désintégré physiquement par sa transformation, puis réintégré partiellement dans le ventre de l’autre, enceinte par conséquence d’un monstre en puissance.

Aujourd’hui, La Mouche n’a perdu ni son éclat ni sa poésie et reste actuel tout en étant parfaitement témoins des tracas de l’Amérique des années 1980, exposées au grand jour : nouvelle maladie (SIDA), drogues (l’effet cocaïne/amphétamine que produit le sucre dans le cas de Brundle), question de l’avortement. Si sa vision n’était pas aussi éprouvante, on en redemanderait presque !

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