Accueil > Actualité ciné > Critique > La Nuit de la vérité mardi 5 juillet 2005

Critique La Nuit de la vérité

Vérité et réconciliation, par Sarah Elkaïm

La Nuit de la vérité

réalisé par Fanta Régina Nacro

Pour son premier long métrage, Fanta Régina Nacro s’attaque au difficile sujet de la réconciliation entre deux ethnies qui se sont déchirées pendant des années. Avec une mise en scène qui emprunte beaucoup à la tragédie classique, la réalisatrice mène avec brio une réflexion sur la difficile entreprise du pardon.

Construire tout un film autour de la réconciliation des ennemis après une sanglante guerre civile, un défi difficile mais réussi pour la réalisatrice burkinabé qui s’attaque pour la première fois au format long et à la forme tragique.

Balayons d’emblée les clichés, Fanta Régina Nacro n’a pas fait un « film africain », pour les Africains, autour d’un thème « typiquement africain ». La Nuit de la vérité aborde le difficile chemin de la paix, après une atroce guerre civile qui a déchiré deux ethnies pendant des années. (lire l’interview de Fanta Régina Nacro). Ce sujet s’est imposé à la réalisatrice d’abord en regardant les images de guerre en ex-Yougoslavie, celles du génocide rwandais, celles du conflit israélo-palestinien. A partir d’éléments historiques, Fanta Régina Nacro a construit un film à dimension universelle, qui fait appel à des sentiments présents en chacun de nous. Comment pardonner ? Comment regarder son bourreau en face, comment vivre à ses côtés ? Comment apaiser la haine dans les cœurs et reconnaître l’autre comme son frère et non comme son ennemi ? C’est la réflexion que mène la réalisatrice dans La Nuit de la vérité, film où chaque personnage est justement amené à chercher la vérité de ses relations avec l’autre, à savoir s’il est prêt pour entériner la haine.

Dans un pays imaginaire, les Nayaks et les Bonandés se sont voués une guerre sans merci durant de longues années. Ce soir-là, le colonel des Bonandés invite dans son village le président Nayak et sa femme, ainsi que leur garde rapprochée. Repas réunissant les spécialités de chaque peuple, musiciens priés de remiser les tambours de guerre au placard, rituels de bienvenue, cadeaux échangés, banderoles de réconciliation, tout est fait pour que la nuit scelle la paix des armes, et celle des cœurs. Bien évidemment, tout ne se passera pas comme prévu. Le film n’est pas bâti autour d’un personnage principal, mais s’attache plutôt à décrire des communautés humaines ; une autre récit s’y dégage pourtant, mettant en valeur la complexité du sujet. Edna (jouée par Naky Sy Savane, épatante), la femme du président, ne peut se défaire de l’image de son fils, tué lors d’un massacre fomenté par les Bonandés, et donc de l’idée de se venger. Dès lors, tout le scénario tourne autour de ses allées et venues entre la volonté de faire bonne figure et celle de se laisser prendre par le désir de punir l’assassin de son enfant. Edna devient tout au long de l’histoire le symbole de la plaie béante de la guerre, du sang qui appelle le sang. À côté d’elle, le colonel Théo incarne une autre facette de l’après-guerre : la recherche du pardon, même s’il faut avouer d’horribles vérités, pour pouvoir continuer de vivre.

Dans un tel climat de violence si difficile à apaiser, il fallait trouver le ton pour décrire les images cauchemardesques hantant les esprits, pour évoquer l’horreur et le goût de la mort. Fanta Régina Nacro ne prend pas de détours et n’hésite pas à montrer, sur fond de musique angoissante, des restes humains charriés par la rivière, le rouge du sang colorant les torrents, la mort à l’état le plus cru. Mais la réalisatrice ne tombe pas dans l’écueil du voyeurisme, utilisant ces mêmes images comme la mise en scène du cauchemar qui hante le colonel, fervent défenseur de la révolution par les armes, qui en a appréhendé les limites à mesure qu’il se découvrait bourreau.

Du point de vue narratif, la réalisatrice emprunte beaucoup à la tragédie classique, et donne tout son rythme au film : exposition dans une première partie plus lente pour mettre en place tous les éléments du drame qui va se jouer en une nuit, unité de temps et de lieu, épilogue dans lequel la parole est donnée au fou du village, vecteur de la vérité et de la sagesse : les références shakespeariennes sont clairement revendiquées. Les personnages correspondent à des prototypes de la tragédie. On pense à Macbeth ou encore à Hamlet, déchiré entre son désir de vengeance et sa propre culpabilité. Avec ce recours aux règles de la tragédie classique, le jeu des acteurs peut paraître un peu forcé ; il prend parfois des accents trop théâtraux, dans des dialogues très écrits qui sonnent souvent comme des discours (« le sang versé nous étouffe », « pour que les blessures se referment, il faut que la lumière soit faite »...). C’est justement le parti pris que la réalisatrice choisit pour servir une approche incantatoire plus que narrative et représentative. Dès lors que le spectateur adhère à cette approche et reconnaît la patte « classique », il peut poursuivre sa propre réflexion.

Car si le jeu des acteurs peut effectivement surprendre, le scénario est parfaitement bien mené : tout le récit est tenu jusqu’à son dénouement tragique, le constat que seul un sacrifice peut apaiser la haine d’une mère éplorée. L’ambition du film était élevée, l’exercice dangereux, d’autant que la réalisatrice a totalement changé de registre ; de Un certain matin à Vivre en passant par Bintou, elle avait investi jusqu’ici le registre comique pour aborder des sujets de société tels que la place des femmes dans la communauté africaine, ou le sida. Fanta Régina Nacro, internationalement admirée, a reçu pour La Nuit de la vérité le prix du scénario, au Fespaco 2005 et au festival de San Sebastian. Preuve que les drames de l’Afrique contemporaine peuvent encore intéresser. Preuve aussi qu’un tel sujet peut dépasser le cadre d’un continent pour toucher à la mémoire collective menacée jour après jour par l’oubli.

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