Accueil > Actualité ciné > Critique > La Passion du Christ mercredi 1er décembre 2004

Critique La Passion du Christ

La haine et la laideur, par Clément Graminiès

La Passion du Christ

The Passion of the Christ

réalisé par Mel Gibson

Depuis le temps qu’on en entendait parler outre-Atlantique, le troisième film de Mel Gibson sort finalement sur nos écrans européens et provoque une certaine stupeur. Tourné en araméen et en latin sous-titrés, financé, entre autres, par le réalisateur lui-même, ce film n’en reste pas moins un immonde et obscène produit hollywoodien.

Inutile de vous raconter l’histoire, tout le monde la connaît. Et pour ceux qui ignorent tout des dernières heures de Jésus Christ, mieux vaut se reporter aux manuels d’histoire tant le manichéisme du récit laisse à penser que Mel Gibson ignore tout de la parole et de la subversion de ce personnage emblématique. Ici, pendant plus de deux heures, on s’épuise à nous exhiber les tortures subies par le messie, en rajoutant toujours plus dans le gore, comme pour justifier de la véracité des événements. Or, le réalisateur s’égare d’emblée et anéantit toute la singularité du choix de son sujet. Ici, il ne devrait pas être question de vérité car il s’agit d’une fable, d’un récit biblique pris hélas pour vérité objective. Mais Mel Gibson est un fanatique aveugle qui se contrefiche de la subjectivité.

De plus, il n’est aucunement question de s’interroger sur les circonstances d’un drame, sur un contexte historique, ou encore sur les motivations réelles des Juifs ou des Romains en ces temps instables. Et pour cause, l’œuvre s’ouvre sur la dénonciation de Jésus et se clôt sur sa résurrection. Au-delà, rien n’existe et ne perdure, sinon la trahison des Juifs et la bêtise édifiante des ennemis de Jésus. Le film stigmatise ses ennemis (les Juifs, les Romains décadents qui ne pensent qu’à leurs orgies). Le propos est foncièrement simpliste, écartant toute subtilité dans la composition des personnages, et les dialogues sont d’une pauvreté affligeante. Les flash-backs édifiants sur la vie passée de Jésus pourraient prêter à rire par leur naïveté si le propos du film n’était pas de servir une idéologie barbare, sectaire et dangereuse.

Question réalisation, puisqu’il est aussi question de cinéma, c’est affligeant de médiocrité satisfaite. D’une laideur épouvantable, les plans sont constamment surlignés par des ralentis exaspérants de mièvrerie. Hollywood n’est pas loin, la grandiloquence aussi. Question interprétation, il est difficile d’évaluer la composition de James Caviezel car cela reviendrait à s’interroger sur l’acuité d’un punching-ball. Monica Bellucci (aussi prétentieuse et creuse que l’est le film) continue son investigation dans le cinéma réactionnaire (après son interprétation dans Souviens-toi de moi du berlusconien Gabriele Muccino), faute d’éveiller quelque intérêt chez les autres cinéastes.

Mais le problème de ce film, c’est qu’il n’est pas seulement objet de cinéma. Il véhicule une haine insatiable construite autour d’une interprétation confusément maladroite de la fable et des récits historiques. Le réseau MK2 a refusé de distribuer le film en France pour ces raisons évidentes. Pourtant, le film rencontre un succès considérable aux États-Unis (cinquième meilleur démarrage de tous les temps) et le sera très certainement en France et en Pologne où l’adhésion religieuse ne pourra se dissocier d’un antisémitisme latent. En Italie, la censure n’a mis aucune restriction sur le film, prétextant ses vertus « pédagogiques », malgré l’ultra-violence de nombreuses scènes qui rendent la vision de ce film difficile, voire insupportable. À l’heure où la laïcité déchaîne les passions en France, on peut se demander si une œuvre similaire construite autour de l’Islam aurait été autorisée. Certainement pas.

À l’image des ennemis de Jésus qu’il prétend connaître et représenter, Mel Gibson est un barbare crétin que le sentiment de toute-puissance a irréversiblement bêtifié. Tenté par la facilité de séduire les instincts les plus minables, il transforme son discours en une apologie ambiguë de la violence comme seul berceau de la vérité. Minable.

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