Accueil > Actualité ciné > Critique > La Poursuite infernale mardi 3 mai 2016

Critique La Poursuite infernale

© Les Grands Films Classiques

Figure(s) légendaire(s), par Alain Zind

La Poursuite infernale

My Darling Clementine

réalisé par John Ford

1946. John Ford réalise un premier western depuis sa participation à l’effort de guerre, en tant que superviseur du film sur la libération des camps d’extermination, faisant office de preuve pour le procès des nazis à Nuremberg. Cette période d’après guerre voit notamment le western évoluer, refusant progressivement la banalisation de sa violence et certains de ses partis-pris (entre autres, le silence sur le génocide amérindien). André Bazin analysait d’ailleurs My Darling Clementine comme le signe d’un dérèglement baroque du classicisme du genre, incarné sept ans plus tôt par La Chevauchée fantastique du même Ford.

Double centre de gravité

En mettant en scène deux légendes (Doc Holliday, le shérif Wyatt Earp) et un récit mythique et fondateur de l’histoire de la conquête américaine (la vengeance de Wyatt après le meurtre de son frère, la fusillade à O.K. Corral), le cinéaste s’est laissé aller à l’exploration de ses motifs cinématographiques, de ceux qui ont fait sa propre légende. Le film s’ouvre d’emblée sur l’image de l’épicentre géographique du film, la célèbre Monument Vallée, à jamais associée au réalisateur, et centre de gravité de cette histoire. Et plus que jamais, Ford n’inscrit pas son récit sous le prisme d’une véracité historique, mais dans l’optique, lyrique, de magnificence, d’exultation de ces mythes héroïques, quasi sacralisés et constamment solennisés. Il faut voir comment tous les personnages se figent quand Fonda prononce « Wyatt Earp », ou quand le charismatique Doc Holliday entre dans le saloon pour la première fois. Cette scène est d’ailleurs admirable dans le classicisme de sa réalisation : tous les regards se retournent vers Holliday, mais Earp, lui, baisse les yeux, comme pour refuser de perdre la vedette. Et la caméra délimite alors deux espaces gravitationnels, l’un autour du shérif, l’autre autour de Holliday, au bar. Tout l’enjeu émotionnel de cette séquence est la réunification des deux pôles vers un centre convergent, pour la rencontre tant attendu entre les deux hommes.

Voilà qui est sans doute inhabituel pour un western classique, réalisé par le maître absolu du genre : obliger son héros à partager la vedette, redéfinissant ainsi les contours formels et dramatiques habituels du genre. Ce n’est d’ailleurs pas sur le héros Earp que la belle fille de joie, Chihuahua, porte tout son amour, mais sur Holliday. La belle inconnue, Clementine, qui arrive en ville, est elle aussi obsédée par Holliday, avant de détourner son intérêt vers Earp, dessinant ainsi le triangle amoureux, centre du récit qui structure le film. Et le titre français, La Poursuite infernale, atténue la dimension romantique et amoureuse, les distributeurs voulant sans doute réinsérer le film dans la lignée spectaculaire et intensément dramatique qui caractérise une grande partie de l’œuvre du cinéaste.

C’est alors sous le prisme de cette redistribution des cartes et de cette définition géométrique en triangle que l’on peut comprendre la relation extrêmement ambiguë entre Earp et Holliday, entre virilité exacerbée, rivalité, et complicité. Ce rapport finit par se complexifier, et même se détériorer, par l’entrée en jeu des femmes. My Darling Clementine n’est pourtant pas une charge misogyne, mais plutôt une timide exploration homosexuelle : dans cet Ouest encore sauvage et violent régi par les hommes, dans cette ville de Tombstone encore hors-la-loi, la relation entre les hommes se dérègle lors de l’arrivée de Clémentine. C’est également une femme, Chihuahua, qui fera tomber les masques, en désignant involontairement le responsable du meurtre de James Earp, le jeune frère de Wyatt. Alors que pourtant, tout avait commencé de manière quasi idyllique entre les deux hommes, puisque dès le soir de leur rencontre, après le traditionnel verre partagé dans le saloon, Holliday, amateur de théâtre et de Shakespeare, invite Earp à partager cet instant. Et dans une scène quasi surréaliste, il récite la tirade de Hamlet sous l’œil attentif de son ami. Et quand Chihuahua se précipite pour embrasser son amant, et qu’elle découvre que Wyatt se tient déjà en sa compagnie, ce n’est pas tant l’hostilité qu’elle a pour le Sheriff qui l’exaspère, que la présence d’un caractère fort qui pourrait devenir un rival amoureux.

Héroïsme fordien

Ce que Bazin définissait comme baroque, c’est sans doute l’évolution de l’esthétique de Ford, qui semble ici quelque peu influencé par le film noir. Le cinéaste n’hésite en effet pas à jouer avec les éclairages clair-obscur, jeux d’ombres et autres effets de lumières. L’arrivée des frères Earp dans la ville de Tombstone, en pleine nuit, entre les lumières agitées de la ville, la pluie intense et les reflets humides, donne un effet visuel saisissant, plongeant d’emblée le film dans une atmosphère quelque peu ténébreuse. Il y a d’ailleurs un grand nombre de scènes nocturnes, contrastant avec les lumières éblouissantes du western traditionnel (sauf pour l’affrontement final à O.K. Corral, au petit jour, qui réhabilite un schéma plus classique). Le récit par ailleurs repose sur une construction policière, la traque du mystérieux tueur de James. Et même si l’enquête est mise de côté durant le film pour laisser le temps de dérouler l’autorité croissante du shérif (et son intégration dans la ville, illustrée par la scène où Fonda, assis sur une chaise, observe les mouvements des habitants tout en faisant des exercices d’équilibre), c’est pourtant avec une schéma policier que Ford établit son découpage (le meurtre en hors-champ, ou encore le gros plan sur la pendentif, qui désigne le coupable).

L’intrigue étant enfin réglée, Ford peut repositionner cette quête individuelle vengeresse du personnage principal dans les intérêts de la communauté. Son combat final à O.K. Corral se retrouve alors justifié par la logique de conquête de l’Ouest et de processus de civilisation, puisque les meurtriers de James sont autant d’obstacles pour le progrès et la construction de la jeune nation américaine, dont le cinéaste a été l’un des plus beau médiateur cinématographique. D’ailleurs, le dernier geste de Wyatt va en ce sens : après avoir neutralisé le gang, il décide, dans un sursaut de justice, de laisser la vie sauve au leader. Encore une fois chez Ford, la colère des personnages principaux ne les sert pas uniquement à eux-mêmes, mais sont bénéfiques pour tous. Avec My Darling Clementine, le réalisateur a immortalisé de fort belle manière la légende de Wyatt Earp et de Doc Holliday, et a laissé à la postérité un western absolument magnifique.

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