Accueil > Actualité ciné > Critique > La Révélation d’Ela mardi 2 juin 2015

Critique La Révélation d'Ela

La glaciation des sentiments, par Benoît Smith

La Révélation d’Ela

Hayatboyu

réalisé par Aslı Özge

Elle est photographe d’art, il est architecte, ces époux vivent à Istanbul une existence pour le moins confortable. Mais il y a de l’eau dans le gaz. La réalisatrice Aslı Özge met en scène la sourde désagrégation d’un couple bourgeois en adoptant majoritairement le point de vue de la femme, Ela, et en brouillant les pistes sur les sources du malaise conjugal. C’est d’abord le soupçon d’un adultère du mari qui point ; puis s’en mêlent les aléas professionnels, une inflammation inexpliquée d’une partie du corps d’Ela, et des manifestations plus diffuses que quelque chose, au moins de son point de vue, ne tourne pas rond.

Difficile de ne pas voir un héritage d’Antonioni dans cette chronique d’une rupture aux motifs indécidables où l’on ne distingue que le déclin du sentiment – a fortiori quand elle est appuyée par un travail formel exploitant les froids agencements du domicile conjugal (prestation remarquée de l’escalier en colimaçon sous divers éclairages) et des décors extérieurs (apparition réussie d’une baie vitrée en quatre parties derrière chacune desquelles un personnage va « s’encadrer » soigneusement, pour figurer une scène d’entrées et de sorties de cadre). Difficile aussi de ne pas voir ce qui laisse Aslı Özge à la traîne du réalisateur de La Notte. Son jeu de pistes sur ce qui couve chez Ela captive, c’est certain, et les personnages à l’interprétation bien dirigée touchent. Mais le tout est comme refréné dans cette retenue que semble exiger la pose artistique de la cinéaste, la recherche du beau plan agissant moins comme une source d’attraction du regard jusqu’au vertige et au bouleversement (tel que chez l’Italien) que comme un glacis formaliste mettant l’émotion à distance. Les idées esthétiques sont souvent séduisantes, mais cette séduction même encombre la perception que ces images engendrent par ailleurs. Et le fait que la démarche semble se chercher un prétexte dans l’écriture des personnages (leurs professions en rapport avec les caractères esthétiques précisément exploités dans le film) n’arrange rien, faisant passer encore plus Özge pour une élève trop consciencieuse et grisée par la recherche de ses images. Il faut attendre le dernier plan, sorte de bouclage de boucle renouvelant l’indécidabilité de l’état du couple, pour accepter que la pose de la cinéaste recelait un sincère rapport aux sentiments qu’elle figurait.

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