Accueil > Actualité ciné > Critique > La Sociologue et l’ourson mardi 5 avril 2016

Critique La Sociologue et l'ourson

© Quark Productions

Du bon sens, par Clément Graminiès

La Sociologue et l’ourson

C’est en 2013 que fut définitivement adoptée en France la loi sur le mariage pour tous, donnant ainsi la possibilité aux couples homosexuels de se marier civilement et d’adopter des enfants. Alors que le projet fut voté dans une relative sérénité dans d’autres pays européens nettement plus marqués par le catholicisme (l’Espagne en 2005, le Portugal en 2010, l’Irlande en 2014), celle-ci provoqua en France des débats d’une violence inouïe, mobilisant de manière impressionnante les opposants alors réunis dans le collectif « La Manif pour tous ». À cette époque, la sociologue Irène Théry est largement intervenue : invitée par les radios et les télévisions, elle n’a cessé de vouloir dépassionner le débat, rappelant à ses interlocuteurs et ses auditeurs que l’institution du mariage avait vu son rôle et sa fonction changer au cours de l’histoire et que l’ouverture de celle-ci aux couples de même sexe n’était que la résultante de l’évolution de notre société. Maintenant que l’effervescence des débats est retombée (mis à part pour quelques militants acharnés et quelques politiques qui promettent d’abroger la loi en 2017), les réalisateurs Étienne Chaillou et Mathias Théry, le fils de la sociologue, ont souhaité comprendre comment, trois ans plus tôt, nous en avions pu arriver à cet état de crispation.

Dépassionner le débat

Si la sociologue et les réalisateurs ne cachent pas leur sympathie à l’égard de cette loi, l’intérêt de La Sociologue et l’ourson ne se borne pas pour autant à faire du prosélytisme auprès des derniers réfractaires ou à faire la leçon à ceux qui auraient pu se tromper de combat. Refusant à tout prix le sensationnel, le film se positionne même là où on ne l’attendait pas : alors qu’il aurait été facile de compiler des images des débats à l’Assemblée ou de s’attarder sur les énormes manifestations qui ont permis à sa leadeuse, Frigide Barjot, de décrocher une notoriété inespérée, le montage ne s’appuie même pas sur l’aisance orale d’une Christiane Taubira pour clouer le bec à tout le monde. Au contraire, des annonces présidentielles aux interventions de la sociologue, les peluches se substituent la plupart du temps aux visages trop souvent vus à la télévision. C’est que l’objectif du film est de replacer le mot, l’argument au centre des échanges, loin de l’hystérie sociétale et des énoncés de mauvaise foi qui ont le plus souvent prévalu. Se basant sur des énoncés simples – mais jamais simplistes –, le film se construit comme une discussion entre un fils et sa mère, jouant parfois même la carte de l’intime et de l’anecdote, en-dehors de ce territoire occupé par des politiques plus enclins à faire davantage valoir leur image que leurs idées dans un pur objectif de communication.

Pédagogie et lisibilité des idées

Réfléchie, la démarche des deux réalisateurs ne tombe jamais dans la prise d’otage affective mais ne rechigne pas pour autant à prendre en compte la dimension personnelle que le débat revêt pour ceux qui y participent. On pense par exemple à ce journaliste qui filme Hervé Mariton lui expliquer pourquoi il est contre la mariage pour les couples homosexuels : d’un coup, l’homme le coupe et dévoile sa propre situation (il est lui-même homosexuel, en couple, et souhaiterait pouvoir se marier), espérant peut-être mettre en défaut l’homme politique en le confrontant à un cas réel et non plus théorique. Mariton semble comprendre que le débat est vissé car son interlocuteur y a mis de l’intime : il bat alors en retraite et abandonne poliment l’échange à la recherche d’un nouvel interlocuteur moins partie prenante, laissant le journaliste un peu penaud et impuissant. Un autre échange – plutôt savoureux – oppose Irène Théry à Frigide Barjot dans les coulisses d’une émission : d’abord cordiales, les deux femmes finissent par s’accrocher sur un mot qui porte en lui l’une des fractures liées au débat (la question de l’état civil de l’enfant). L’opposante au vote de la loi finit par se taire, déstabilisée par la rigueur intellectuelle de son interlocutrice. C’est bien là tout le nœud de La Sociologue et l’ourson : déceler ce qui a pu empêcher pendant ces longs mois d’affrontement le débat d’être au niveau auquel il aurait dû être, le plus souvent en dépit du bon sens.

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