Accueil > Actualité ciné > Critique > La Solitude des nombres premiers mardi 3 mai 2011

Critique La Solitude des nombres premiers

When I was a child I was a Jedi, par Ferhat Abbas

La Solitude des nombres premiers

La Solitudine dei Numeri Primi

réalisé par Saverio Costanzo

En quoi le cinéma peut-il bien souvent exister comme le meilleur exutoire des traumatismes liés à l’enfance ? Ce médium représentatif ne renferme-t-il pas une puissance poétique et fantaisiste précieuse pour l’incarnation de cet âge des (pires) possibles ? Loin de prétendre en offrir la démonstration la plus exhaustive, Saverio Costanzo signe ici une troisième œuvre à la maîtrise étonnante, qui offre aux troubles singuliers de l’enfance une exigence formelle révélatrice d’un regard neuf et sensible sur un sujet délicat.

S’ils sont censés incarner des nombres premiers, Alice et Mattia ne sont certainement pas les plus à envier. Se faisant aussi discrets que possible, ces deux personnages déambulent dans les couloirs de leur collège avec un anonymat volontaire, issu d’une singularité les transformant pourtant aux yeux de leurs camarades en phénomènes de foire. Alice boite, Mattia se mutile. Les deux adolescents semblent donc rassembler toutes les caractéristiques de la paire parfaite, pas tant en raison de leur solitude respective que pour la conscience d’un secret profondément enfoui. Seulement, Mattia contient toute attirance afin de préserver une amitié aussi inédite que fragilisée par les trajectoires futures de chacun.

Autant dire que l’équation amoureuse ne sera pas facile à compléter. De 1984 à 2007, le film retrace l’itinéraire sinueux de ce couple qui emploie toute son énergie à s’ignorer comme pour mieux repousser le moment fatidique de l’aveu. Plaçant au cœur de son intrigue principale la difficile − mais bien évidemment attendue − réunion des deux personnages, Saverio Costanzo effectue le choix d’une chronologie spatiale et temporelle éclatée, lui permettant de brouiller les pistes, et de mieux accorder cet enjeu dramatique à chaque période de vie. Pourtant, en autonomisant l’itinéraire propre à chaque personnage, le réalisateur bascule avec souplesse d’une focalisation à une autre, contribuant à la composition d’un maelström sensible, qui explore en profondeur les individualités de ses personnages principaux. Mattia développe sa solitude au contact des nombres premiers et de la recherche arithmétique, tandis qu’Alice exorcise sa différence au moyen de l’art photographique. Deux attitudes bien distinctes, dont le seul dénominateur commun réside alors dans la transformation du corps, outre le retranchement vis-à-vis du monde extérieur.

Cette symbolisation des traumatismes de l’enfance pourrait paraître facile, tant elle surenchérit l’opposition thématique des personnages, elle est pourtant ce qui offre au film une portée poétique et la possibilité d’une distance critique avec son propre sujet. L’anorexie progressive d’Alice permet donc à Saverio Costanzo d’utiliser le corps autant comme un support de protestation socioculturel ou familial que comme une porte ouverte sur un inconscient personnel, matérialisé par la forêt sauvage envahissant progressivement l’appartement de la jeune femme. Le schématisme qu’on aurait été en raison de craindre se trouve évincé par un traitement cinématographique qui unifie les deux parcours et confirme une justesse de ton. Cela est également visible par la composition musicale du film, qui trouve un rôle diégétique judicieux dans l’évocation des différentes périodes culturelles et personnelles dans lesquelles évoluent les personnages. Tandis que l’âge adulte se trouve marqué par le seul bruit des corps, traduisant le silence du manque affectif, Saverio Costanzo s’amuse avec les références musicales comme avec les époques, et n’hésite pas à parodier la cruauté de l’enfance grâce aux génériques de dessins-animés. Le réalisateur combat ainsi tout sentimentalisme facile grâce à un humour extrêmement discret, mais qui offre à ce puzzle complexe des temps de respiration amortissant la résurgence du passé dans la vie des personnages.

De l’effet ralenti kitsch accompagnant le premier échange de regard à l’interprétation parfois parodique d’Isabella Rossellini, qui incarne une nouvelle fois la figure de la mère encombrante et castratrice après son passage remarqué chez James Gray, le ton humoristique confère au film une élégance supplémentaire, allégeant la gravité du sujet comme pour mieux lui permettre de distiller avec intelligence sa propre puissance émotionnelle. Si la solitude semble être inhérente aux deux personnages, Saverio Costanzo démontre une bienveillance constante, par le souci de se positionner à chaque plan à leur propre hauteur et d’en cristalliser le délicat passage à l’âge adulte.

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