Accueil > Actualité ciné > Critique > La Supplication mardi 22 novembre 2016

Critique La Supplication

© Jerzy Palacz / La Huit

Greffe fragile, par Clément Graminiès

La Supplication

Voices of Chernobyl

réalisé par Pol Cruchten

Prix Nobel de littérature en 2015, l’écrivaine et journaliste biélorusse Svetlana Alexievitch a construit son ouvrage La Supplication à partir de témoignages qu’elle a recueillis auprès des survivants de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl en 1986. Ces hommes et ces femmes, de générations et milieux sociaux différents, ont tous en commun la même histoire : l’explosion de la centrale et le déni dans lequel se sont plongées à ce moment-là les autorités politiques et sanitaires ont eu des conséquences irréversibles sur le cours de leur existence. Les récits sont édifiants dans ce qu’ils racontent et donnent comme détails sur les souffrances physiques et psychologiques qui ont découlé de ce drame. Cette matière, indiscutablement précieuse, le réalisateur luxembourgeois Pol Cruchten a voulu la mettre en image, allant chercher dans la ville de Pripiat (évacuée en 1986 après l’explosion de la centrale à quelques kilomètres de là et laissée à l’abandon depuis) les traces de ce passé disparu. La cinégénie du lieu n’est plus à démontrer : déjà dans le beau mélodrame La Terre outragée de Michale Boganim et même dans le film d’horreur bas de gamme Chroniques de Tchernobyl de Bradley Parker, la ville fantomatique déployait un pouvoir d’attraction fascinant, offrant à notre regard voyeur une succession de lieux de vies abandonnés à la dernière minute, seul témoignage quasi-intact de ce que fut une ville communiste dynamique sous l’Union Soviétique.

Voyage au bout de l’enfer

Armé de sa caméra, le réalisateur a donc tenté de capter l’essence de cette ville meurtrie. Et on peut dire qu’il y arrive à de nombreuses reprises. Il est difficile par exemple de ne pas être subjugué lorsque, au cours d’un lent travelling avant bordant les espaces verts en friche, émerge la silhouette impressionnante de ces immeubles d’habitation autrefois occupés par des centaines de familles. La nature tient ici un rôle important dans le lien qu’elle tisse entre le passé et le présent : comme indifférente au désastre écologique orchestré par l’homme (même si on ne nous cache pas l’effroyable taux de contamination dont le lieu fait encore l’objet), elle semble avoir repris ses droits et pousse de manière anarchique. Les branches s’immiscent par les fenêtres, la mousse recouvre les murs, donnant parfois le sentiment que la civilisation humaine a totalement disparu de la surface de la Terre. Expert dans la composition des plans, Pol Cruchten fait rejaillir une véritable beauté de ce tableau apocalyptique. Mais on aurait presque espéré qu’il s’en tienne à ce dispositif au lieu de vouloir à tout prix faire revenir les fantômes dans ce lieu déserté. Les témoignages tirés du livre, aussi indispensables soient-ils, se greffent difficilement aux images, donnant une solennité trop affectée au projet.

Les mots pour le dire

C’est d’autant plus dommage qu’on a envie d’écouter ces témoignages : on veut que cette femme nous raconte son désespoir d’avoir perdu son mari après avoir vu sa transformation monstrueuse sous l’effet des radiations, on veut s’imprégner du désespoir de ces anciens habitants pour se rappeler à quel point le nucléaire est un loup pour l’homme. Mais plus que le choix d’avoir confié la lecture de ces écrits à quelques acteurs professionnels (parmi lesquels Éric Caravaca, Laurence Côte ou encore Salomé Stévenin) qui accomplissent leur mission sans trop de fioritures, c’est celui du docufiction qui laisse circonspect. Suivre la silhouette frêle de Dinara Droukarova parmi les vestiges de la ville – pour mieux se projeter dans le destin funeste d’une femme devenue veuve trop rapidement – donne beaucoup trop dans l’artifice pour que cela ne mette pas à distance notre rapport aux images. Mais surtout, lorsqu’il s’agit d’incarner le destin d’un enfant brisé par la tragédie ou le désespoir d’une vieille femme prête à basculer dans la démence, pourquoi vouloir figurer à tout prix par mimétisme ? La force des témoignages et l’angoissante beauté de la ville ne sont-elles pas suffisamment puissantes pour qu’on fasse l’économie d’un ralenti sur un enfant jouant dans les rues de la ville ou sur une vieille femme qui singe la stupéfaction ? Dans ces quelques moments, le film donne vraiment l’impression de s’égarer, s’éloignant de son beau potentiel par manque de confiance en son sujet. C’est d’autant plus dommage que la démarche du réalisateur est plus que louable : honorer les disparus et informer les vivants. Mais, au-delà de ces fragilités handicapantes, La Supplication nous confirme au moins une chose : Pripiat n’a pas fini de donner envie aux réalisateurs d’aller la filmer.

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