Accueil > Actualité ciné > Critique > La vie est un miracle mercredi 1er décembre 2004

Critique La vie est un miracle

Absence de foi, par Clément Graminiès

La vie est un miracle

Zivot je cudo

réalisé par Emir Kusturica

En remportant deux Palmes d’or remarquées à Cannes et davantage de récompenses de par le monde, le réalisateur serbe Emir Kusturica s’est autoproclamé spécialiste de la fable faussement généreuse. Son dernier film, La vie est un miracle, comme son titre prétentieux peut l’indiquer, ne déroge pas à la règle...

Consciencieux d’asseoir un peu plus sa réputation d’humaniste, le réalisateur a choisi la guerre de l’ex-Yougoslavie comme toile de fond à son nouveau film. Précisons cependant que l’intention première de l’histoire n’est pas de comprendre de l’intérieur l’absurdité d’une guerre qui a déchiré un pays pendant près de dix ans dans l’indifférence générale. Pour cela, le conflit est confortablement tenu au loin, en hors champ, et relève de l’atout scénaristique générateur de gags intempestifs et d’émotion facile, un peu comme le fit Roberto Benigni en réalisant La vie est belle. En quatre tirs de lance-roquettes, deux journaux télévisés et l’intervention effrontément ridiculisée de l’ONU, la guerre est définitivement classée car l’objectif du réalisateur n’est pas de faire du réalisme historique mais de construire une fable intemporelle.

Mais même sous cet aspect, La vie est un miracle est un échec total, car Emir Kusturica aime si peu ses personnages qu’il les réduit à d’agaçantes caricatures dépourvues de toute subtilité. Chacun s’agite dans son coin avec une hystérie constamment appuyée par la mise en scène qui privilégie sciemment l’avalanche de gags pour contrecarrer l’aridité des personnages. Et rien ne ressort de ce foutoir, pas le moindre échange ni la moindre émotion, tant la stupidité affligeante du propos nous plonge dans une mièvrerie déconcertante. La récurrence de l’absurde écarte toute forme d’authenticité spontanée et devient une marque de fabrique, une image de marque dépourvue de toute générosité qui servira uniquement à vendre le film à l’étranger.

Dans cette œuvre plus que dans n’importe quelle autre, le silence et le doute sont bannis, écartés car le réalisateur, en grand démiurge consacré, encadre et enferme la moindre scène. Paradoxalement à ce que peut prétendre sa dernière scène (sans commentaire), il prive son histoire du moindre souffle de liberté, certainement par manque insupportable d’humilité et de considération pour un monde qu’il ne comprend vraisemblablement pas. L’action ne naît jamais de l’individu et de ses affects, mais du gag qu’il provoque ou subit avec une curieuse passivité déresponsabilisée. Mais si les hommes sont bêtes, les figures féminines ne sont pas moins discutables car entre une femme hystérique et improductive qui fait figure de charge et une jeune amante dévouée, soumise et niaise au possible, l’homme n’a que choisir pour asseoir sa supériorité. Pour le lyrisme romantique, on repassera.

À la fin de cette longue, très longue projection qui fait figure d’épreuve, on ressort déconcerté, comme ayant perdu un peu de sa foi en la création cinématographique. Décidément, si la vie est peut-être un miracle, le film ne l’est à aucun moment. Une œuvre de trop, certainement.

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