Accueil > Actualité ciné > Critique > Laisse-moi entrer mardi 5 octobre 2010

Critique Laisse-moi entrer

Toc toc toc, par Ursula Michel

Laisse-moi entrer

Let me in

réalisé par Matt Reeves

Étrange objet mimétique, Laisse-moi entrer se présente comme une relecture fade et disciplinée du chef d’œuvre suédois multi-primé en festivals, Morse. Matt Reeves (Cloverfield) reprend à son compte la trame, l’ambiance et les rebondissements qui ont fait le succès critique de l’original pour offrir un copier/coller somme toute honnête mais sans aucune plus-value, ni émotionnelle, ni plastique. Mais pourquoi un remake ?

Quand Morse sort en 2008 sur les écrans, le phénomène vampirique connaît un engouement sans précédent (Underworld, Twilight, les séries True Blood et Vampire Diaries….) mais le petit film suédois, malgré un succès critique, ne parvient que modestement à attirer le public en salle. C’était compter sans l’opportunisme américain. Reniflant le potentiel de Morse (un film de vampires préadolescents qui tombent amoureux, pour faire vraiment court), les producteurs alpaguent un réalisateur bankable en la personne de Matt Reeves, et le remake est en route. Moins de deux ans après l’original, la copie arrive donc sur nos écrans.

Nouveau-Mexique, 1983. L’existence d’Owen (Kodi Smit-McPhee, le garçon de La Route), mi-enfant mi-adolescent, se partage entre la bigoterie de sa mère, les railleries parfois violentes dont il est victime à l’école et l’extrême solitude qui le ne quitte jamais. Passant son temps à grignoter des sucreries en solitaire dans la cour de son immeuble, il fait un soir la connaissance de sa nouvelle voisine, Abby, jeune blondinette taciturne (la kid killeuse de Kick-Ass, Chloe Moretz). Au fil d’une amitié qui tourne à l’amour, Owen découvre le terrible secret de la jeune fille, son appartenance à la race des vampires.

Délaissant la construction narrative linéaire de l’original, qui invitait le spectateur à un visionnage apnéique et à un lâcher-prise émotionnel, Laisse-moi entrer fait le choix d’un scénario plus convenu et nettement plus dynamique. Démarrant son film comme un actionner, Reeves offre une scène inaugurale, toute en caméra à l’épaule, gros plans indistincts et épileptiques et amorce ainsi artificiellement la pompe à suspense. Le public, parachuté au hasard d’une péripétie dont il ignore tous les tenants et aboutissants, voit sa curiosité attisée et son désir de comprendre exacerbé. Mais le rythme soutenu insufflé dans les premières minutes s’évapore à l’instant où un long flash-back explicatif prend le relais. On découvre alors Owen, aux prises à son quotidien neigeux au cœur de l’hiver du Nouveau-Mexique (écho parfait au décor immaculé de la Suède originelle). L’amorphie dont il fait preuve résonne avec la lenteur de la construction des rapports entre lui et Abby. Il est timide, elle est farouche, leur environnement est hostile. Comme deux animaux apeurés, ils s’observent et ne se laissent gagner par la confiance qu’à l’issue d’un très long prélude.

Si le rythme lancinant de Laisse-moi entrer offre au spectateur le temps de l’immersion, sans pour autant s’ennuyer, l’ambiance qui règne dans l’univers des protagonistes, pèse malheureusement avec lourdeur. Film de vampire oblige, le réalisateur a dû croire obligatoire une métamorphose physique d’Abby lorsqu’elle se nourrit. Les séquences de chasse ressemblent alors à un mélange improbable (et indigeste) de The Grudge pour la mobilité du monstre et L’Exorciste pour son apparence. Car Abby devient sous la caméra de Reeves, un monstre. Alors que les rapports des personnages tendent à effacer leurs distinctions de race pour ne s’intéresser qu’aux sentiments qu’ils ressentent (à la question posée par Abby « m’aimerais-tu si je n’étais pas une fille ? » Owen répond invariablement « oui »), les passages vampiriques éloignent au contraire Abby du statut humain. Ce traitement très différencié du personnage d’Abby rend difficile la compassion du public pour la jeune fille et presque impossible la crédibilité de cette histoire d’amour. Quant au décorum du Nouveau-Mexique, s’il conserve l’ambiance hivernale d’isolement (la blancheur de la neige comme symbole d’une virginité vouée à disparaître dans le sang), il pèche par excès chromatique. Loin de la triade coloriste de Morse (blanc, rouge, noir) qui construisait l’espace ouvert de la cour d’immeuble (cœur géographique du récit) en lieu éminemment intime et poétique, Laisse-moi entrer écrase le symbolisme par des lumières orangées, amoindrissant le caractère surréel de ces rendez-vous.

Porté par de jeunes comédiens à l’orée de leur éveil sexuel, le mythe vampirique trouve dans cet âge si particulier le meilleur écrin à son expression. Minés de désirs inconscients, de pulsions de mort, de violence rentrée, les deux héros naviguent dans un monde où les adultes sont absents. Incapable de subvenir à ses besoins, le "père" d’Abby (un ancien amant qui a vieilli tout en restant au service de sa bien-aimée) faillit à son rôle de pourvoyeur de sang frais. La mère d’Owen, divorcée, peine à élever son enfant tant et si bien que la caméra ne la capte jamais. Floutée, de dos ou vue à hauteur d’enfant, elle symbolise l’idée maternelle sans jamais parvenir à l’incarner véritablement. Livrés à eux-mêmes, les "amants" expérimentent le vampirisme comme un passage à l’âge de raison : Abby en devenant sanguinairement autonome, Owen en s’émancipant des dogmes religieux familiaux.

Car si Reeves a retenu une leçon de Morse, c’est sans conteste sa portée allégorique. Fort de cette « découverte », il a maladroitement tenté lui aussi d’imprimer un sous-texte à son film, mais n’est pas subtil qui veut. Là où la poésie affleurait et les notions de Bien et de Mal étaient sans cesse déplacées invalidant toute morale, Laisse-moi entrer utilise l’artillerie lourde : les discours moralistes de Ronald Reagan en fond sonore, les prières omniprésentes de la mère…Autant de piqûres de réalisme primaire qui témoignent de l’incapacité du réalisateur à penser son public apte à percevoir l’invisible, à ressentir l’indicible, à croire l’impossible.

Le « remakage » a parfois du bon (Piranhas), mais les Américains nous ont habitués ces dernières années à un stakhanovisme de relecture basse qualité (Dark Water, The Ring et prochainement Old Boy ou Battle Royale). Laisse-moi entrer appartient clairement à cette catégorie. Filmé sans originalité ni passion, le métrage distraira ceux qui ignoraient l’existence de Morse et ravivera, pour les autres, l’envie de le revoir. C’est déjà ça de pris…

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