Accueil > Actualité ciné > Critique > Lamb mardi 29 septembre 2015

Critique Lamb

Un troupeau, par Benoît Smith

Lamb

réalisé par Yared Zeleke

Comme le titre constitué du seul « Lamb » (« agneau ») sans article le laisse soupçonner, il y a plus d’un « agneau » dans ce film. Voici Ephraïm, petit garçon encore innocent, et sa brebis Chuni qu’il tient de sa défunte mère et à laquelle il tient par-dessus tout, capable de toutes les initiatives pour empêcher que la pauvre bête fasse les frais de la prochaine fête religieuse. C’est qu’en Éthiopie on ne plaisante pas avec les traditions, surtout pas à la campagne chez l’oncle Solomon, lequel ne comprend pas ce petit garçon peu doué pour le travail aux champs (un travail d’homme) mais très bon cuisinier (un travail de femme) et qui refuse qu’une brebis soit sacrifiée au rite.

Premier long métrage de l’Éthiopien Yared Zeleke (avec un bon coup de pouce d’une équipe de production européenne, notamment française), Lamb est, paraît-il, d’inspiration autobiographique. Or on ne peut, comme souvent, que mesurer le travail d’usinage intervenu entre l’inspiration a priori personnelle et le produit fini qui l’est beaucoup moins. Tout ce qui relève de l’expérience d’une enfance confrontée aux contraintes d’un monde adulte y est systématiquement lissé et lénifié, privé de toute dimension qui pourrait interpeller le regard au-delà de la lecture la plus superficielle, ramené à un strict premier degré consensuel symbolisé par la brebis, qui évidemment incarne non seulement l’innocence enfantine sur le point d’être perdue mais aussi la trace de la présence maternelle (la maman défunte se fendra néanmoins de quelques fades apparitions oniriques). En fait d’implication de cinéaste, le film ne montre qu’un académisme désarmant : qu’il distille un peu d’humour convenu (la femme de Solomon qui gère le foyer avec esprit), aille chercher le chagrin (comme en cadrant face caméra un Ephraïm au visage figé dans les larmes, effet lourd de démonstration) ou prétende mettre en scène la vie de famille, l’ingéniosité enfantine, le travail, la violence, etc., il ne sait qu’affadir sa matière tout en faisant briller l’emballage.

Cinéma moutonnier

Car à défaut de s’attaquer sérieusement à son sujet, le film soigne son cadre géographique. Alignant les scènes de pratiques et de repas traditionnels n’ayant d’autre fonction que d’exposer leur singularité communautaire, se rengorgeant surtout de paysages naturels montagneux (réellement splendides, il est vrai, décor de cinéma rêvé), tout en étant épaulé par une photographie impeccable (merci à Josée Deshaies), Lamb multiple les signes « typiquement éthiopiens », tandis qu’un énième conflit entre tradition et modernité sorti brut du manuel du scénariste (l’aînée des deux filles de Solomon occupe bien sagement son rang, la cadette lit le journal et veut s’émanciper !) vient assurer que cette réalité éthiopienne se conforme aux attentes de clichés d’un public international. Le tout dernier plan du film, qui se fige précisément sur une vision de ce territoire, apparaît dès lors comme un symptôme ultime. Lamb raconte moins une histoire qu’il vend à l’étranger l’image d’un pays sournoisement réduite à des vignettes touristiques à l’attrait publicitaire. On sait à quel point les festivals raffolent de ce type de produit de world cinema, calibré (par le réalisateur ou par les distributeurs internationaux ? pas toujours évident de répondre) pour plaire au-delà des frontières et au détriment de toute ambition de cinéma. Distribué par Haut et Court et présenté au Festival de Cannes 2015 dans la section « Un certain regard », Lamb avait été justement rattaché par certains des nôtres à quelque « cinéma pavillonnaire » (en référence aux pavillons nationaux d’exposition cannois) – au même titre qu’un spécimen indien sorti depuis en salles, Masaan, autre coproduction française par ailleurs. Difficile de dire lequel, entre Lamb et Masaan, est le plus exaspérant : si le second s’avérait suspect de roublardise, le premier n’attire guère plus d’indulgence par son absence totale de prise de risques.

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