Accueil > Actualité ciné > Critique > Le Bois dont les rêves sont faits mardi 12 avril 2016

Critique Le Bois dont les rêves sont faits

© Just Sayin’ Films

Rêveries d’une promeneuse solitaire, par Raphaëlle Pireyre

Le Bois dont les rêves sont faits

réalisé par Claire Simon

Géographie humaine

De la Gare du Nord au bois de Vincennes, Claire Simon passe, comme elle le dit en exergue, « de la rue au sentier », et poursuit son travail de géographie humaine par l’immersion dans un lieu. Une saison après l’autre, elle a filmé l’allée royale dont les feuilles changent de couleurs avant de tomber. En promeneuse solitaire, la cinéaste construit Le Bois dont les rêves sont faits comme une promenade quotidienne qui arpente, réemprunte les mêmes chemins mais tout en sachant que ce lieu unique ne pourra que s’ouvrir à l’inconnu et à l’inattendu. Ressassement d’un même parcours, le film s’ouvre très librement aux rencontres imprévues tout en traçant une cartographie des différents désirs de nature qui se rencontrent dans cette de forêt ordonnée par l’homme.

Claire Simon confie aimer dans ce bois ce qu’elle y trouve de « fiction de nature » : la ville se fait oublier, mais le visiteur de quelques heures n’est pas pour autant dupe que c’est la main de l’homme qui élabore ce petit carré de sauvagerie disciplinée au milieu de l’urbanité. Dans cette nature artificielle, on fait « comme si » : on feint une proximité avec l’animal, comme ces pêcheurs qui « mangent McDo » sous la tente, et jurent leurs grands dieux qu’ils n’ont jamais tué un poisson en cinq ans de pratique passionnée. Le poisson, respectueusement attrapé, est photographié, admiré, avant d’être replongé dans son étang. Dans le bois, les rapports à la vie sauvage sont codifiés, et l’animal est le plus souvent domestiqué, comme ces colonies de chiens emmenés par leur dog-sitter ou ce cheval qui traverse les allées en tirant une calèche.

Le Bois, miroir du cinéma

Comme le peintre qui continue, à la tombée de la nuit, à chercher une représentation des frondaisons qui toucherait à la « périphrase plutôt qu’à la paraphrase », on voit bien ce qui plaît à la cinéaste dans ce lieu vaste et clos à la fois. La lumière, les couleurs qui changent au fil d’une journée ou d’une saison. Les perspectives qui s’ouvrent dans les grandes allées ou se ferment dans des rideaux d’arbres et permettent de dissimuler des ébats tarifés comme ils offrent à celui qui veut vraiment voir une circulation du regard. Dans ce bois, c’est aussi une métaphore du cinéma que vient chercher la réalisatrice. Comme Agnès Varda disait dans Les Glaneurs et la glaneuse filmer d’une main son autre main, Claire Simon enregistre dans la parole de l’autre sa propre voix. Chaque rencontre semble agir comme un miroir qui parlerait aussi d’elle, de sa façon de regarder, d’aimer, de vivre. Chacune met en abyme la situation du tournage.

Mais les autres, passants, travailleurs ou même habitants du Bois, qu’ils soient légitimes ou clandestins, que viennent-ils chercher ici ? Pour certains, c’est la fuite de la ville qui les amène, la volonté d’y trouver un refuge. Pour d’autres, c’est l’envie de socialiser, de se retrouver entre semblables d’une communauté exilée ou des maniaques d’avions en modèle réduit. Comme dans les autres films de Claire Simon, Récréations en tête, Le Bois dont les rêves sont faits construit au gré des rencontres une topographie humaine profondément cruelle. Misère sexuelle, pauvreté, soumission, solitude transparaissent dans les conversations avec Stéphanie la prostituée qui fait visiter ses chambres à ciel ouvert, ou avec la mère au foyer qui aimerait parler plus souvent à des adultes. Derrière des discours de revendications de liberté, d’autonomie de ceux qui habitent le bois transparaît surtout une incommensurable solitude.

Lieu commun

C’est là sans doute la grande limite du film, que de traiter sur le même mode la rencontre de l’ennui de la mère de famille et celle de l’amertume du cambodgien victime du régime de Pol Pot qui confie son désarroi de n’avoir pas d’enfant. On pense au dispositif qu’utilisait Louis Malle dans Place de la République : la spontanéité dû micro-trottoir appliquée à la forme documentaire. Mais la légèreté du dispositif prend ici parfois des airs d’équivalence d’une histoire à une autre, voire parfois d’échantillonnage. Le lieu unique finit par n’être qu’un lieu commun, chemin de passage d’un personnage à l’autre. Il s’en tient à sa fonction de décor sans se hisser au rang de protagoniste. Si Claire Simon met en scène sa propre parole, la voix de ceux qu’elle filme disparaît souvent sous le superficiel ou l’anecdotique de la discussion. Le décalage entre l’intimité profonde des sujets abordés et la légèreté de la rencontre inopinée met très souvent en échec la tentative de faire émerger une parole pour donner plutôt à écouter des échanges de bon voisinage.

Un intrus se glisse pourtant dans l’homogénéité du cinéma direct. Tournées par Marielle Burkhalter, des images d’un séminaire de Gilles Deleuze montrent ce qui se tenait jadis à la place de l’une des parcelles du Bois : l’Université de Vincennes et son projet d’utopie d’un enseignement horizontal, dénué de volonté magistrale. Ces archives en noir et blanc interviennent sur des plans du même lieu au présent, où Émilie Deleuze fouille sous les feuilles à la recherche des traces laissées par le fantôme de son père. On aimerait, justement, que le film s’enfouisse davantage, qu’il se laisse guider par une pensée « rhizomatique », comme aurait dit le philosophe, qu’il creuse plus loin que cette forme de conversation polie avec des inconnus. La combinatoire du montage reprend l’aléatoire du lieu en faisant coexister dans un même territoire artistique (le film) cette galerie de personnages que rien ne relie, excepté le fait d’avoir été dans le même lieu physique (le Bois). Le sentiment de l’aléatoire de la rencontre qui en découle ne parvient dès lors jamais à dépasser le sentiment d’être face à des passants anonymes.

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